Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait (p. 21)

Mais tant que nous ne connaîtrons point l’homme naturel, c’est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu’il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution. Tout ce que nous pouvons voir très clairement au sujet de cette loi, c’est que non seulement pour qu’elle soit loi il faut que la volonté de celui qu’elle oblige puisse s’y soumettre avec connaissance, mais qu’il faut encore pour qu’elle soit naturelle qu’elle parle immédiatement par la voix de la nature.

Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’à voir les hommes tels qu’ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l’âme humaine, j’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables. C’est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d’autres fondements, quand par ses développements successifs elle est venue à bout d’étouffer la nature.

 

INTERVIEW DE ÉRIC ZERNIK, auteur du commentaire "Classiques Hatier de la philosophie".

Premier extrait

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

Le droit, la nature et les relations à autrui.

 

2) Justifiez le choix de cet extrait.

La question mise au concours était : "Quelle est l'origine de l'inégalité et si elle est autorisée par la loi naturelle?" On présuppose donc que la nature ou la loi naturelle puisse autoriser et donc éventuellement interdire telle ou telle conduite. Mais est-il si certain qu'il existe une loi ou un droit naturel? Et si oui, en quel sens peut-on dire que ce droit est bien "naturel"? Tel est l'enjeu du texte. La réponse de Rousseau consiste à affirmer que la seule loi naturelle est celle qui parle par la voix de la nature et non celle qu'inventent les philosophes.

 

3) L'homme à l'état de nature est privé de connaissances, selon Rousseau. Pourquoi celui-ci affirme-t-il alors que pour que la loi naturelle "soit loi, il faut que la volonté de celui qu'elle oblige s'y soumette avec connaissance ?

Il ne s'agit pas ici d'une connaissance de la raison ou acquise par instruction. Cette "connaissance" de la loi naturelle est éprouvée comme un sentiment interne, à la limite elle ne se distingue pas de la conscience de notre instinct de vie ou de ce que Rousseau appelle notre "sentiment d'existence".

 

4) Quel est ici le sens du mot "pitié" ?

La pitié naturelle - que l'on se gardera de confondre avec les formes socialisées de la pitié - n'est que la répugnance éprouvée devant le spectacle de la douleur. Elle est un pur sentiment, excluant toute notion émanant de la raison. Elle naît d'un rapport fusionnel qui lie le primitif avec ses semblables et, par extension, avec tous les êtres sensibles.

 

 

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