Discours
sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes,
Rousseau
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième
extrait (p. 34)
Je ne vois dans tout animal
quune machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter
elle-même, et pour se garantir, jusquà un certain point, de tout ce qui tend à la
détruire, ou à la déranger. Japerçois précisément les mêmes choses dans la
machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations
de la bête, au lieu que lhomme concourt aux siennes, en qualité dagent
libre. Lun choisit ou rejette par instinct, et lautre par un acte de liberté
; ce qui fait que la bête ne peut sécarter de la règle qui lui est prescrite,
même quand il lui serait avantageux de le faire, et que lhomme sen écarte
souvent à son préjudice. Cest ainsi quun pigeon mourrait de faim près
dun bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de
grain, quoique lun et lautre pût très bien se nourrir de laliment
quil dédaigne, sil sétait avisé den essayer. Cest ainsi
que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort ;
parce que lesprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la
nature se tait.
Tout animal a des idées
puisquil a des sens, il combine même ses idées jusquà un certain point, et
lhomme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques
philosophes ont même avancé quil y a plus de différence de tel homme à tel homme
que de tel homme à telle bête ; ce nest donc pas tant lentendement qui fait
parmi les animaux la distinction spécifique de lhomme que sa qualité dagent
libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. Lhomme éprouve la
même impression, mais il se reconnaît libre dacquiescer, ou de résister ; et
cest surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de
son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la
formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le
sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on
nexplique rien par les lois de la mécanique.
INTERVIEW
DE ÉRIC ZERNIK, auteur du commentaire "Classiques
Hatier de la philosophie".
1) Quelles sont les
notions du programme en jeu dans ce deuxième extrait ?
La nature et la liberté.
2) Justifiez le choix de
cet extrait.
Ce second texte croise une
question classique : en quoi l'homme se distingue-t-il des autres êtres de la nature ? et
à quels signes peut-on reconnaître en lui l'existence d'une âme ? Classiquement on
répondait : l'homme est un animal raisonnable. Ici, Rousseau renouvelle de fond en comble
cette définition de l'homme. Ce n'est pas la raison, selon lui, mais la liberté
(puissance de vouloir et de choisir) qui fait l'essence de l'homme.
3) En quoi est-ce
"surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son
âme ?
Tout corps (et cela vaut
également pour les animaux selon Rousseau) est déterminé par une cause mécanique à
produire nécessairement tel ou tel effet : c'est ce qu'on appelle la causalité physique
ou déterminisme. Par exemple, une boule de billard est mise en mouvement par une autre
boule de billard. Seul un être doué d'une volonté libre (l'homme) peut se déterminer
soi-même. C'est donc par la liberté de sa volonté qu'il échappe au déterminisme
universel. C'est pourquoi la présence de la liberté en l'homme est la preuve de la
spiritualité de son âme.
4) Comment la physique
peut-elle expliquer "la formation des idées ?
On peut expliquer la formation
des idées uniquement par l'association mécanique et aveugle des sensations ou de leur
trace dans notre esprit, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir le pouvoir
conscient et créateur de l'intelligence. Telle est la thèse empiriste de la formation
des idées dont Rousseau se fait ici l'écho.