Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait (p.57- 58)

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant un fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature.

 

INTERVIEW DE ÉRIC ZERNIK, auteur du commentaire "Classiques Hatier de la philosophie".

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce troisième extrait ?

L'État et les échanges.

 

2) Que veut montrer Rousseau dans cet extrait ?

Rousseau souligne dans ce passage le lien indéfectible qui unit la société civile (l'organisation politique de la société) à la propriété privée : c'est pour défendre la propriété que l'État à été institué. Il s'agit là d'un thème que le philosophe anglais Locke (1632-1704) avait déjà popularisé. L'idée plus originale qui s'esquisse ici est que la propriété privée n'est pas une donnée originelle. Elle n'apparaît que tardivement et, pour ainsi dire, fortuitement. Contrairement à ce que ce seul extrait laisserait supposer, Rousseau dans son œuvre ne condamne pas absolument la propriété privée; ce qu'il dénonce, c'est son extension illimitée en tant que signe de prestige et facteur d'inégalités.

 

3) A quel stade de l'état de nature correspond l'apparition de la propriété privée ?

La naissance de la propriété foncière est liée à l'apparition de l'agriculture. L'espace de temps qui sépare les semailles de la récolte amène l'agriculteur à prendre ses précautions contre les voleurs en s'appropriant la terre qu'il a travaillée. En outre, l'agriculture implique la division du travail; le métallurgiste fournit ses instruments au paysan en échange des biens de consommation. Cette complexification de la vie économique, placée sous le signe de l'interdépendance, ne peut survenir que très tardivement dans l'évolution du second état de nature.

 

4) A quoi voit-on que la suite du texte est en continuité avec ce passage ?

Cette introduction polémique anticipe la thèse que Rousseau développera dans cette seconde partie : l'État, parce qu'il consacre le régime inégalitaire de la propriété privée, attise à terme les conflits au lieu de les éteindre. C'est pourquoi les sociétés évoluent vers toujours plus d'inégalité, d'oppression et de servitude.

 

Error: Unable to read footer file.