Apologie de Socrate, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait (p. 12)

… je me rendis auprès des artisans. Car j’avais conscience de ne rien savoir, pour ainsi dire, et eux du moins, j’étais sûr de les trouver sachant beaucoup de belles choses. Et effectivement je ne m’étais pas trompé sur ce point : ils avaient un savoir que moi, je n’avais pas et en cela ils étaient plus savants que moi. Mais, Athéniens, il m’apparut que ces bons professionnels avaient eux aussi le même défaut que les poètes : parce qu’il faisait bien son métier, chacun d’eux s’estimait très savant pour le reste, y compris les choses les plus importantes, et cette prétention éclipsait sa compétence propre. De sorte que je me demandai en moi-même, pour faire crédit à l’oracle, si je ne préférais pas être tel que j’étais, ni savant de leur science ni ignorant de leur ignorance, plutôt que d’être comme eux les deux à la fois. Ma réponse, à moi-même et à l’oracle, fut qu’il valait mieux pour moi être comme j’étais.

Oui, c’est cette enquête, Athéniens, qui m’a valu tant de haines, de l’espèce la plus pénible et la plus implacable, et celles-ci ont fait naître à leur tour maintes calomnies et m’ont fait attribuer ce qualificatif de savant. En effet, chaque fois que, sur un sujet, je confonds mon interlocuteur, les gens qui sont présents se figurent que moi, je connais ce sujet. En réalité, messieurs, il y a des chances que ce soit le dieu qui détienne le savoir et qu’il ait voulu dire dans cet oracle que la science des hommes a peu de valeur, voire aucune. Il est clair qu’il a nommé votre serviteur, Socrate, et qu’il s’est servi de mon nom à titre d’exemple, exactement comme s’il disait : " Parmi vous, ô humains, celui-ci est le plus savant qui, à l’instar de Socrate, a reconnu qu’en matière de science il ne vaut rien en vérité. " Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, je poursuis ici et là mes investigations dans l’esprit du dieu, en quête de quelqu’un qui, parmi les citoyens et les étrangers, me paraîtrait savant. Et quand il me semble qu’il ne l’est pas, pour servir la cause du dieu, je mets en évidence son ignorance.

 

INTERVIEW DE CLAUDE CHRÉTIEN, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1 ) Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La conscience , la connaissance , la vérité , l'anthropologie

 

2) Auprès de qui Socrate a-t-il mené son enquête , en dehors des artisans , et pour quelle raison?

Personne n'est plus savant que Socrate, avait affirmé la "Pythie", c'est à dire l'oracle ou le dieu de Delphes consulté sur ce sujet.Socrate entreprend alors d'interroger les hommes politiques et les écrivains, dans l'espoir de trouver en eux plus savant que lui. Se heurtant à leur vanité et à leur arrogance, il prend cependant conscience qu'ils ne sont capables d'aucun savoir digne de ce nom : les premiers - peut-on supposer - parce qu'ils ignorent les fins véritables de l'action politique, telles que la justice ou la vertu ; les seconds parce qu'ils sont incapables de rendre compte de leurs œuvres, créées de toute évidence sous l'effet d'une inspiration surnaturelle.

 

3) Quelles sont ces "choses plus importantes " au sujet desquelles les artisans, comme toutes les personnes interrogées par Socrate, s'estiment très savants et dont ils sont en réalité ignorants ?

Il s'agit des questions morales, de la justice, du courage, de la piété, du bonheur, du beau, de l'amitié ou de l'amour. en bref de toutes ces valeurs à la définition desquelles Socrate a consacré sa vie. En effet, au-delà de son domaine de compétence professionnelle, chacun est confronté à des problèmes proprement humains, et est amené à se prononcer en matière d'éducation, de politique, de religion, de vie sociale ou privée, par exemple. Il s'agit alors toujours de déterminer la vérité et de savoir en quoi consiste l'action la plus juste. Questions entre toutes essentielles et difficiles, sur lesquelles chacun y va de son opinion. Cependant l'opinion est sans valeur aux yeux du philosophe, dans la mesure où l'on ne peut la justifier ni en rendre raison. Elle s'affiche d'ailleurs souvent avec d'autant plus d'assurance - voire d'intolérance- qu'elle est moins fondée. de sorte que l'ignorance y va de pair avec l'arrogance.

4) D'où vient, d'après Socrate, la haine dont il a été victime ?

Socrate est convaincu que les personnages qui ont à Athènes quelque importance ne lui ont pas pardonné la manière dont il les a publiquement percés à jour et ridiculisés : il accule en effet ses interlocuteurs à reconnaître devant témoins qu'ils sont incapables de définir les notions dont ils se réclament, que l'homme politique ignore tout de l'action juste, le poète de la création - en un mot que ni l'un ni l'autre ne savent en réalité de quoi ils parlent. Parce qu'il ternit ainsi leur réputation et blesse leur amour propre, Socrate s'attire inévitablement la haine des personnalités influentes de la cité.

 

5) En quoi réside sa sagesse d'après l'oracle ?

Sa sagesse. ou sa science : sophia en grec, c'est le savoir, dont la philosophie n'est que l'amour ou la quête impossible. En désignant Socrate comme le plus savant des hommes, la pythie a posé une énigme. Les oracles doivent toujours être "décodés", et Socrate ici va s'y employer. La science que lui attribue le dieu, pense t-il, désigne, non pas tel savoir-faire artisanal ou telle compétence particulière, mais la véritable science de l'homme, au double sens du terme : science pour l'homme et science sur l'homme.

Expliquons nous : cette science est purement négative en apparence, puisqu'elle renvoie au "savoir de sa propre ignorance ", à la conscience de ses propres limites. Mais, contre les prétentions des sophistes, la curiosité sacrilège des physiciens ou le dogmatisme de l'opinion, elle est celle qui convient aux hommes : savoir qu'on ne sait rien qui vaille. C'est aussi la science qui cherche à révéler (ou réveiller) l'identité de l'homme en tant qu'homme, au delà des connaissances et des préoccupations étroites de l'homme de métier. Pour cette raison elle porte, comme on l'a vu, sur les valeurs morales, lesquelles sous tendent le sens et la dignité de l'existence humaine en même temps qu'elles nous dérobent leur fondement transcendant ou divin : ce que sont idéalement la justice et le Bien ne sauraient tomber complètement, en effet, sous notre savoir .

Ainsi s'éclaire le sens de la célèbre formule « connais-toi toi-même » : connais la vanité de tout savoir humain au regard d'un savoir plus haut ; connais l'aspiration morale qui fait la grandeur de l'homme et sa dépendance à l'égard du divin.

 

 

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