Apologie
de Socrate, Platon
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième extrait
(p.
26 à 27)
Sachez donc que, si vous me
condamnez à mort, moi tel que je me présente, ce nest pas à moi, mais à
vous-mêmes, que vous ferez le plus de tort. Pour moi, en effet, ni Mélétos ni Anytos ne
sauraient me causer le moindre tort. Ils en sont bien incapables car, à ce que je sache,
il est hors de question quun homme de qualité soit lésé par quelquun qui ne
le vaut pas. Oh, certes, mon adversaire peut vraisemblablement me faire mettre à mort, ou
exiler, ou priver de mes droits civiques. Et il pensera sans doute, lui ou un autre, que
ce sont là de grands malheurs. Ce nest pas mon avis, et je tiens pour beaucoup plus
grave ce quil fait en ce moment, en semployant à faire mourir un homme
injustement. Ainsi donc, Athéniens, ce nest pas ma cause, loin de là, que je
plaide à présent, comme on pourrait le croire ; cest la vôtre, car je crains
quen prononçant ma condamnation vous ne méprisiez le cadeau que vous a fait le
dieu. Si vous me faites mourir en effet, vous nen trouverez pas facilement un autre
comme moi : un homme littéralement (mes propos dussent-ils prêter à rire) attaché par
le dieu à la cité, comme si elle était un cheval de belle taille et de bonne race, mais
alourdi par sa grandeur et qui aurait besoin dun taon pour laiguillonner.
Cest ainsi, comme une sorte de taon, que, me semble-t-il, le dieu ma attaché
à la cité, moi qui me pose partout et, toute la journée, ne cesse de vous aiguillonner,
de vous exhorter, de vous invectiver chacun individuellement. Non, messieurs, vous aurez
du mal à trouver mon pareil et, si vous men croyez, vous me traiterez avec
ménagement. Mais peut-être bien céderez-vous à lagacement, comme les gens
quon réveille en plein sommeil, et dociles aux arguments dAnytos,
mexpédierez-vous dune tape à la mort. En suite de quoi, vous continueriez à
dormir le restant de votre vie, à moins que, dans sa sollicitude, le dieu ne vous envoie
quelquun dautre pour me remplacer.
INTERVIEW
DE CLAUDE CHRÉTIEN,
auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.
1) Quelles sont les notions
du programme en jeu dans ce second extrait ?
La mort, la justice, la philosophie, la
conscience, l'existence, le sens.
2) Justifiez le choix de
cet extrait.
Ce passage est intéressant parce qu'on y
retrouve, à la fois dans la forme et dans le fond, tout le caractère
subversif de l'attitude et de l'enseignement de Socrate. Maniant l'ironie
et la provocation, il inverse en effet tous les rôles : l'accusé se
pose en bienfaiteur, les accusateurs deviennent coupables de forfaiture,
et la victime n'est pas celui qu'on croit. Mais, plus profondément,
il renverse l'échelle des valeurs établies. Socrate préfère subir le
mal que le commettre ; il retourne l'accusation d'impiété et se prétend
investi d'une mission divine ; contre l'ordre et la paix civiles, il
revendique un rôle d'agitateur. Si l'on se souvient qu'après une période
fort troublée, Athènes essayait alors de restaurer les bases d'un nouvel
ordre social, on comprend mieux les raisons implicites et véritables
de la condamnation de Socrate.
3) Pourquoi est-il plus
grave, d'après Socrate, d'accuser un homme injustement que d'être soi-même victime
d'une injustice ?
Quatre siècles avant les paradoxes du Sermon
de Jésus sur la Montagne, c'est sans doute en effet l'aspect le plus
subversif de l'enseignement de Socrate, que deux millénaires de morale
chrétienne risquent d'atténuer à nos yeux. Il faut se souvenir que,
pour les Grecs, la vertu, c'est l'épanouissement ou l'accomplissement
de soi. Être bien et faire le bien sont une seule et même chose. La
vertu n'implique aucun sacrifice, et la souffrance est toujours un mal,
une faute autant qu'un préjudice ; elle ne sert ni à s'amender ni à
se racheter. Quand donc Socrate soutient qu'il vaut mieux subir l'injustice
que la commettre, il prend à rebours les valeurs et les évidences du
temps. Mais il est bien dans l'esprit de la vertu grecque, qui vise,
non pas le renoncement, mais l'accomplissement de l'homme. Il signifie
par là que ce dernier est un être "hiérarchisé" (un être dont
le corps doit être subordonné à l'esprit ), et que son bonheur passe
par le soin de l'âme avant celui du corps. Or l'injustice subie ne porte
atteinte qu'au corps, tandis que l'injustice commise corrompt l'âme
et dégrade l'homme tout entier.
4) Pourquoi Socrate se
compare-t-il à un taon ?
La métaphore du taon, c'est celle de la mouche du
coche qui est devenue proverbiale chez nous à partir de La Fontaine.
Socrate désigne par là une forme de harcèlement, qu'on juge souvent
importun et parasite, alors que lui le croit nécessaire et salutaire.
Il souligne ainsi la fonction critique du philosophe, dont le rôle ne
serait ni celui d'un guide spirituel ou d'un gourou conduisant les âmes
individuelles, ni celui d'un idéologue produisant les références culturelles
dont toute société a besoin. La vocation du philosophe, c'est la contestation,
la mise en question, la pratique du doute ou du soupçon. Tâche apparemment
négative, et tellement conforme à l'esprit socratique, modeste et "agnostique"
sur le plan théorique (Socrate considère en effet la vérité absolue
comme inaccessible). Mais cette attitude critique comporte également
une dimension pratique , dans un monde où les pesanteurs sociales risquent
toujours de figer l'esprit des individus, d'orienter l'action de chacun
à son insu.