Apologie de Socrate, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait (p. 28 à 29)

Mais il pourrait paraître étrange que moi qui, en privé, mets mon nez partout et dispense mes conseils à la ronde, je ne me risque pas à agir en public, à prendre la parole devant le peuple et à conseiller la cité sur l’intérêt général. La cause en est, comme vous me l’avez entendu dire en maintes occasions et situations, cette manifestation en moi d’un dieu ou démon dont Mélétos a fait état par dérision dans sa plainte. C’est quelque chose qui remonte à mon enfance, l’intervention d’une sorte de voix qui, lorsqu’elle se manifeste, me détourne toujours de ce que j’allais faire et jamais ne me pousse à agir. C’est cela qui m’a empêché de m’occuper de politique. Et, à mon avis, cet empêchement est parfaitement bien venu car, sachez-le, Athéniens, si j’avais entrepris jadis de m’occuper de politique, il y a belle lurette que je serais mort sans avoir été de la moindre utilité ni pour vous ni pour moi. Non ! ne m’en veuillez pas de dire des vérités. Il n’y a pas homme au monde qui puisse sauver sa peau, s’il s’oppose vaillamment à vous ou à n’importe quelle foule assemblée et s’il veut empêcher que bien des injustices et des illégalités ne se produisent dans la cité. Au contraire, il est impératif que celui qui veut combattre réellement pour la justice et rester en vie quelque temps encore, demeure simple particulier au lieu d’agir sur la scène publique.

 

INTERVIEW DE CLAUDE CHRÉTIEN, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce troisième extrait ?

La société, le pouvoir, le devoir, la justice, la conscience.

 

2) Quel est ce dieu ou démon dont parle Socrate dans le passage ?

Platon comme Xénophon, les deux sources principales par lesquelles nous connaissons Socrate, ont témoigné des états mystiques de celui ci. En particulier, il disait entendre depuis l'enfance une sorte de voix surnaturelle, qui intervenait pour le dissuader de faire certaines choses. Mélétos a bâti là-dessus une partie de sa plainte pour impiété. Mais, comme s'il y avait là, de la part d'un philosophe, une complaisance coupable pour l'irrationnel, les commentateurs, par la suite, ont souvent voulu réduire le démon socratique à un symbole. Or rien n'autorise à gommer ainsi un aspect surprenant et éventuellement gênant du socratisme. Il semble plus intéressant de noter que, dans son échange avec Mélétos, Socrate rappelle que les démons ne sont pas des dieux, mais des êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux, un peu comme les anges dans la religion chrétienne. J'y vois une marque de l'agnosticisme de Socrate, c'est-à-dire de son aveu d'ignorance pour tout ce qui dépasse la mesure de l'homme. Il ne dit rien de la divinité elle-même (comme si sa perfection la situait d'emblée hors de toute représentation humaine), et il ne prétend rencontrer, dans le champ de l'expérience humaine, que des indices ou des signes de l'au-delà. En toute humilité.

 

3) Pourquoi le démon de Socrate le détourne-t-il de l'action ?

Précisément, me semble-t-il, pour cette même raison : l'agnosticisme. Le rapport de Socrate (et de l'homme en général) à l'au-delà et au divin est purement négatif. On ne sait rien des dieux, de la mort et de la destinée des âmes. c'est le dernier mot de l'Apologie. On ne sait rien non plus, sans doute, du Bien et du fondement positif et transcendant des valeurs morales. ce qui condamne à l'inachèvement toutes les enquêtes entreprises par Socrate à ce sujet. Mais on sait où est le mal, on sait ce qu'il ne faut pas faire (par exemple, se donner pour savant sans l'être ou commettre l'injustice). Et, pour vivre moralement, il suffit certainement de ces indications purement négatives ou dissuasives.

 

4) Socrate est-il apolitique ?

Socrate est avant tout un moraliste, et c'est à ce titre qu'il brosse, dans ce passage, un tableau assez sombre du monde politique et des mœurs qui y ont cours. L'exigence morale sollicite l'individu dans l'intimité de sa conscience et dans ses rapports avec d'autres individus. La politique, au contraire, mobilise des intérêts collectifs, des coalitions et des rapports de forces ; la morale ne peut guère y faire entendre sa voix.

Pourtant, dans le Gorgias (autre dialogue platonicien à peu près contemporain de l'Apologie), Socrate prétend être le seul Athénien qui soit attaché au véritable art politique et qui le mette en pratique. Il faut entendre dans cette revendication, me semble-t-il, une contestation de la coupure entre morale et politique, ou entre individu et société, qui est devenue, depuis Machiavel, un de nos schémas de pensée. Que chacun veille, nous dit-il, au bien de son âme, qu'il incite les autres à faire de même, et c'est le meilleur service qu'il pourra rendre à la cité tout entière !

 

5) Quelle est, selon vous, l'idée la plus originale et la plus féconde de l'Apologie ?

Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien, dit à peu près Socrate. Il me semble que cette leçon d'humilité n'a pas seulement ni surtout une portée psychologique. Elle invite à ne pas se contenter des savoirs particuliers et techniques des spécialistes, de tous ceux qui sont « de la partie » comme on dit en langage de métier, et qui risquent bien de se trouver aussi démunis que n'importe qui face aux problèmes éthiques et politiques qui se posent à eux en tant qu'hommes. Elle invite aussi à se méfier des savoirs encyclopédiques ou généraux, surtout s'ils sont purement formels, comme celui des sophistes grecs ou des maîtres en communication d'aujourd'hui. Entre ces deux écueils, Socrate nous donne à la fois un statut et un exemple pour ce qu'on peut appeler aujourd'hui une «philosophie générale». Le philosophe n'a pas de spécialité, et donc pas de savoir au sens où celui-ci porte toujours sur un objet déterminé. Il s'occupe de tout ou du Tout, parce que l'homme est aux prises avec ce tout et que l'on n'a pas d'autre choix ; mais il ne peut le faire que sur un mode essentiellement interrogatif et critique, sous peine d'imposture. S'il est la conscience de son temps ou de son groupe, c'est en tant qu'il les réfléchit et que, les réfléchissant, il révèle et leurs insuffisances et les valeurs qui les appellent au dépassement.

 

 

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