Lettre
à Ménécée, Épicure
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième extrait
(p.
10 à 11)
[10] Maintenant, il faut parvenir à penser que,
parmi les désirs, certains sont naturels, dautres sont vains. Parmi les désirs
naturels, certains sont nécessaires, dautres sont simplement naturels. Parmi les
désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, dautres pour le calme du
corps, dautres enfin simplement pour le fait de vivre. En effet, une vision claire
de ces différents désirs permet à chaque fois de choisir ou de refuser quelque chose,
en fonction de ce quil contribue ou non à la santé du corps et à la sérénité
de lâme, puisque ce sont ces deux éléments qui constituent la vie heureuse dans
sa perfection. Car nous nagissons quen vue dun seul but : écarter de
nous la douleur et langoisse. Lorsque nous y sommes parvenus, les orages de
lâme se dispersent, puisque lêtre vivant ne sachemine plus vers
quelque chose qui lui manque, et ne peut rien rechercher de plus pour le bien de
lâme et du corps. En effet, nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous
souffrons de son absence. Mais quand nous nen souffrons pas, nous ne ressentons pas
le manque de plaisir.
INTERVIEW DE PIERRE
PENISSON,
auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.
1) Quelles sont les notions
du programme en jeu dans ce second extrait ?
Le désir, la nature, le bonheur, la liberté.
2) Quelle sont
la portée et la signification de la classification des désirs qu'opère ici l'auteur du
texte ?
La nature procure joie et satisfaction et,
inversement, ce qui n'est pas naturel entraîne l'insatisfaction et le déplaisir - ainsi
en va-t-il de l'excès, comme on l'a vu.
Toutefois, au sein même des désirs naturels,
il convient de distinguer ceux qui sont strictement nécessaires (comme la faim et la
soif), car ils correspondent à des besoins vitaux, de ceux qui, comme la sexualité par
exemple, sont bien évidemment naturels mais dont la satisfaction entraîne plus de
variété et des plaisirs en somme plus subtils : ces désirs, pour naturels qu'ils
soient, ne sont pas nécessaires mais il convient à chacun de choisir de les réaliser ou
non en vertu de sa singularité ou nature propre ; il n'existe donc pas, en ce sens, de
règle universelle prescrivant le bonheur : ici intervient la nécessité du jugement ou
raisonnement juste dont dépend la liberté.
3) Que
désignent les désirs nécessaires "pour le bonheur" ?
Les désirs nécessaires "pour le
bonheur" trouvent satisfaction dans l'élimination de toute forme de terreur, comme
on l'a vu, et dans l'exercice de la pensée, en un mot dans la sérénité du sage.
Celui-ci en effet s'est affranchi de certaines contraintes imposées par le corps, telle
que la vieillesse ou l'infirmité, ainsi que de l'infortune ou des circonstances
extérieures douloureuses, telles que les guerres ou la misère. Sur ce point comme sur
d'autres, l'épicurisme est proche du stoïcisme : celui ci désigne en effet la doctrine
morale qui suppose l'homme capable de neutraliser toute forme de souffrance par le moyen
de la raison.
4) Quelle est
exactement la nature du lien qui, selon Épicure, unit l'âme au corps ?
Dans les distinctions établies par Épicure, il
existe une progression : le bonheur du sage est bien quelque chose de plus grand que la
soif satisfaite par une gorgée d'eau, néanmoins, qu'il s'agisse du corps ou de l'âme,
ce qui importe c'est, comme on l'a vu, l'épanouissement de la nature dans le plaisir.
L'âme est sereine "comme" le corps est apaisé, simplement le plaisir de l'âme
réside dans l'exercice de la pensée, lequel n'est pas le moindre de nos plaisirs.
Ce qu'il convient de comprendre, c'est que
l'épicurisme est fondamentalement un matérialisme : l'âme est de nature corporelle ;
voilà pourquoi, loin de séparer l'âme et le corps ainsi que le fait par exemple le
platonisme, Épicure établit constamment un parallèle entre eux.