Lettre
à Ménécée, Épicure
Classiques
Hatier de la philosophie
Troisième
extrait (p.
66 à 67)
Maximes et sentences
Lamitié
Parmi tout ce que la sagesse se procure en vue
de la félicité dune vie tout entière, ce qui de beaucoup lemporte,
cest lamitié.
Savoir que rien ne doit angoisser, ni
éternellement ni même longtemps, cest aussi savoir quen notre condition
précaire lamitié est la sécurité la plus accomplie.
Lhomme généreux saccomplit dans la
sagesse et lamitié qui sont dune part un bien de la pensée et dautre
part un bien immortel.
Toute amitié doit être recherchée pour
elle-même ; elle a cependant lutilité pour origine.
Le lien amical nest pas dans la communion
endeuillée mais dans lattention prévenante.
Avec nos amis nous recourons moins à
lamitié quà la certitude de ce recours.
Ceux qui sont précipités ou trop lents à
tisser des liens amicaux sont peu doués damitié, car en faveur de lamitié
il faut même oser provoquer les faveurs.
Il nest pas vraiment un ami, celui qui
veut sans cesse jouir de lamitié, ni celui qui ne le veut jamais. Le premier fait
trafic de ses bienfaits, le second empêche quon espère en lavenir.
INTERVIEW DE PIERRE
PENISSON,
auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.
1) Quelles sont les notions
du programme en jeu dans ce troisième extrait ?
Autrui.
2) Justifiez le
choix de cet extrait.
Ce passage est intéressant car il montre que,
pour Épicure, l'amitié est le lien, le seul en vérité, qui réunisse les hommes - ce
que ne sont capables de faire, par conséquent, ni les lois politiques ni l'amour des
autres. Il n'y a donc pas au fond, selon lui, de citoyens, mais des amis seulement. Dans
cette conception, la justice en particulier a pour vocation, non de satisfaire un
sentiment naturel du juste et de l'injuste, susceptible de renforcer le lien des hommes
entre eux, mais simplement d'entretenir la crainte du châtiment.
En l'absence de toute perspective métaphysique
d'éternité comme de tout lien stable institué par le politique, il reste l'amitié,
précaire et précieuse. On peut même dire qu'elle est d'autant plus précieuse qu'elle
est, par définition, précaire.
3) Pourquoi
est-il dit dans ce passage que l'amitié trouve son origine dans "l'utilité" ?
Pour importante qu'elle soit, l'amitié n'est
pas idéalisée par Épicure. Elle est d'abord de l'ordre du besoin : nous nous servons de
nos amis, ils sont à leur tour les instruments de notre bonheur. Ainsi désacralisée,
l'amitié ne s'accomplit vraiment que si l'on y respecte, là encore, la juste mesure - le
calcul des limites au-delà ou en deçà desquelles la fragile amitié
s'évanouit : ni trop prompt à lier une amitié ni trop lent à l'établir, on
veillera, pour la maintenir, à n'être ni trop pressent ni trop distant. En un mot, dans
l'amitié aucune règle n'est donnée par avance, tout y dépend de la
"prudence", c'est à dire de l'art subtil qu'il convient de pratiquer pour
composer un plaisir commun. En cela réside une part essentielle de la vie bienheureuse.