Méditations métaphysiques, Descartes
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait(p. 35)

LA SUBSTANCE PENSANTE

Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est-à- dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n'est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n'y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je pas encore ce même qui doute presque de tout, qui néanmoins entends et conçois certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être véritables, qui nie toutes les autres, qui veux et désire d'en connaître davantage, qui ne veux pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en sens aussi beaucoup, comme par l'entremise des organes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que je suis, et que j'existe, quand même je dormirais toujours, et que celui qui m'a donné l'être se servirait de toutes ses forces pour m'abuser ? Y a-t-il aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu'on puisse dire être séparé de moi-même ? Car il est de soi si évident que c'est moi qui doute, qui entends, et qui désire, qu'il n'est pas ici besoin de rien ajouter pour l'expliquer. Et j'ai aussi certainement la puissance d'imaginer ; car encore qu'il puisse arriver (comme j'ai supposé auparavant) que les choses que j'imagine ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'être réellement en moi, et fait partie de ma pensée. Enfin je suis le même qui sens, c'est- à- dire qui reçois et connais les choses comme par les organes des sens, puisqu'en effet je vois la lumière, j'ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu'il soit ainsi ; toutefois, à tout le moins il est très certain qu'il me semble que je vois, que j'ouïs, et que je m'échauffe ; et c'est proprement ce qui en moi s'appelle sentir, et cela, pris ainsi précisément, n'est rien autre chose que penser. D'où je commence à connaître quel je suis, avec un peu plus de lumière et de distinction que ci-devant.

 

INTERVIEW DE MICHEL DELATTRE, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

La conscience, la perception, le jugement, l’idée, l’imagination, l’illusion, la personne.

 

2) Pouvez vous situer le passage ?

Le passage se situe, dans le cadre de la Deuxième Méditation, après ce qu’on peut appeler le tournant du cogito. La Première Méditation a considéré comme fausses les pensées incertaines, grâce à la mise en œuvre du doute méthodique. Le début de la Deuxième Méditation a rencontré une première certitude absolue : une pensée qui résiste à toutes formes de doutes, la pensée : je pense, je suis. Cette pensée reste en effet vraie, même si on renouvelle, par exemple, l’argument du rêve utilisé dans la Première Méditation : lorsqu’on rêve, on adhère fermement à des choses pourtant extravagantes ; qu’est-ce qui prouve que je ne suis pas en train de rêver lorsque je crois que j’existe ? Mais si je rêve, il faut bien que j’existe, quel que soit le mode de mon existence. De même, si je me trompe ou si l’on me trompe, mon existence ne peut donc pas être mise en question, même par les doutes les plus extravagants et les plus radicaux. Reste à savoir ce que je suis. Quelle est précisément cette forme d’être qui m’est révélée par l’expérience du cogito ? Corrélativement, il s’agit surtout de remarquer sur quoi ne porte pas ici la certitude de mon être. Notre passage répond : pour le moment, ce qui m’est exclusivement révélé, c’est que je suis un être pensant, même si cette pensée prend des formes diverses qui semblent parfois engager autre chose que de la pensée.

 

3) Pourquoi Descartes dit-il ici qu'il est désormais aussi certain d'imaginer, de sentir, d'affirmer, de vouloir, etc. (autant d'opérations dont il doutait au contraire dans la Première Méditation) que d'exister ?

Il y a deux façons de comprendre ces opérations : imaginer, sentir, désirer, etc. La plus courante considère que ces opérations se rapportent à des objets extérieurs à la pensée : sentir, c’est percevoir les impressions issues de corps extérieurs ; imaginer, du moins au sens que Descartes donne à ce mot ici, c’est se représenter quelque chose grâce à des formes corporelles ; désirer, c’est considérer que quelque chose que l’on n’a pas mérite d’être acquis, etc. Tout cela, pour le moment, tombe effectivement sous le coup des doutes de la Première Méditation. Mais ici, Descartes envisage ces opérations autrement : même s’il n’existe rien en dehors de ma pensée, on ne peut nier que cette pensée se manifeste selon des façons (ou "modalités") différentes les unes des autres : conception d’une idée abstraite, représentation sous la forme d’une image, perception comme par l’entremise des sens. En ce sens-là, une sensation, par exemple, n’est jamais trompeuse : il est incontestable que je l’éprouve. L’erreur commence lorsque le sujet pensant qui éprouve de telles sensations veut en tirer des conséquences concernant ce qui lui est extérieur. Le passage établit donc que je suis seulement certain, pour le moment, d’être un être pensant. Mais la pensée prend des formes diverses : concepts, images, perceptions. Celles-ci n’existeraient pas si je n’étais pas un être pensant. En revanche, pour l’instant, leur existence ne prouve rien d’autre que celle de ma pensée. On peut signaler que la phénoménologie, démarche philosophique issue de Husserl (1859-1938) qui se réclame de cet aspect de la philosophie cartésienne, partira également de là : en ne considérant que ce qui se passe à l’intérieur de la pensée et les différentes formes quelle prend, que peut-on en déduire sur le monde extérieur ?

 

4) Comment "celui qui m'a donné l'être" pourrait-il en même temps se "servir de toutes ses forces pour m'abuser" ? Dieu n'est-il pas parfait ?

C’est là, en effet, l’une des audaces des Méditations Métaphysiques. Descartes n’a bien évidemment jamais cru en l’existence d’un Dieu trompeur, ni d’un "malin génie". En réalité, il s’agit là d’une allusion à la dernière étape du doute méthodique qui anime la Première Méditation. Face à des pensées qui résistent fortement au doute, même à l’argument du rêve (par exemple : 2+2=4 même en rêve), le sujet méditant a été obligé d’inventer un moyen encore plus fort de douter, un argument susceptible de le déstabiliser encore davantage dans ses certitudes : qu’est-ce qui prouve qu’il n’existe pas un être infiniment puissant qui a le pouvoir de me tromper même dans ces choses dont je ne parviens pas à douter ? Cet argument qui, comme celui du rêve, est volontairement un artifice de méthode, a une triple conséquence.

  1. Il met le sujet en situation de doute même face à ces vérités apparemment irrésistibles.
  2. Il donne à l’expérience du cogito une force d’autant plus grande quelle résiste même à cet argument extrême.
  3. Il exigera que la suite des Méditations démontre l’existence d’un dieu parfait, donc effectivement non trompeur, pour que le sujet méditant puisse être certain d’autre chose que de son existence.

Mais chaque chose doit être démontrée en son temps : pour le moment, on ne sait ni s’il y a un dieu, ni s’il est trompeur. Cependant, dans l’hypothèse même où il y aurait un dieu trompeur, il ne pourrait perturber la certitude que j’ai d’exister chaque fois que je pense.

 

 

Error: Unable to read footer file.