Méditations métaphysiques, Descartes
Classiques Hatier de la philosophie

Deuxième extrait (p. 72)

Il n'y a que la seule volonté, que j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car, encore qu'elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s'y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de choses ; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c'est-à- dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des deux contraires ; mais plutôt, d'autant plus que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse. Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt, et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu'une perfection dans la volonté, car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent.

 

INTERVIEW DE MICHEL DELATTRE, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

 La volonté, la liberté, le jugement, la conscience, le sens et l’irrationnel, la personne.

 

2) Pouvez vous situer le passage ?

 L’existence de Dieu a été démontrée. Il est temps désormais de résoudre une énigme : comment l’erreur est-elle possible, puisque j’ai été créé par un être à la fois tout puissant et infiniment bon ? Plus précisément, il s’agit de montrer que c’est nous, et non pas Dieu, qui sommes responsables de nos jugements, donc également de nos erreurs. Dieu nous a faits de telle sorte que nous puissions toujours les éviter, ne serait-ce qu’en utilisant notre pouvoir de ne pas nous prononcer, dès lors que nous rencontrons la moindre incertitude. Pour établir cette responsabilité qui est la nôtre, il faut montrer que nous sommes libres et en quoi consiste cette liberté. Dissoudre quelques illusions sur la liberté, montrer en quoi elle consiste : tel est l’enjeu de ce passage.

 

3) Par quoi la liberté de l'homme diffère-t-elle de celle de Dieu ?

Malgré cette différence, la liberté de Dieu, considérée "formellement et précisément en elle-même", n'est, selon Descartes, pas plus grande que la première : qu'est ce que cela signifie ?

 La liberté de Dieu est liée à sa perfection. Il est, entre autres, omniscient et tout puissant. Sa volonté est donc de toute éternité suivie d’effets et ce qu’il veut, il le veut en sachant parfaitement pourquoi il a raison de le vouloir. L’objet de la volonté divine est donc d’une éminence inégalable. L’homme, de son côté, n’est ni omniscient, ni omnipotent. C’est cela qui limite considérablement sa liberté : d’une part, il est capable de vouloir des choses qu’il ne connaît pas vraiment (ainsi peut-il désirer une chose dont il ne sait pas si elle est réellement désirable, adhérer à des idées qu’il ne comprend pas totalement, etc.). C’est là une première limite de sa liberté : il décide trop souvent dans l’aveuglement. D’autre part, il n’a pas le pouvoir d’obtenir tout ce qu’il veut.

Cependant, si l’on considère la réalité de la liberté, elle n’est "formellement" rien d’autre qu’une certaine qualité du vouloir. "Formellement" signifie "en elle-même". Or précisément et en elle-même, la volonté humaine ne contient  aucune limite : elle est proprement infinie. Rien ne peut m’empêcher de vouloir, de refuser, ou s’il le faut de suspendre mon jugement. On s’en est déjà aperçu, puisque face à l’hypothèse extrême de l’existence d’un infini trompeur, je dispose toujours, pour échapper à l’erreur, du pouvoir que ma volonté a de suspendre mon jugement. Dieu m’a donc doté d’une volonté aussi puissante que la sienne. Si elle rencontre des limites, ces limites sont extérieures à la volonté qui, insuffisamment éclairée, peut faillir.

 

4) Comment Descartes définit-il exactement la liberté ?

Très précisément, la liberté consiste en ce que notre volonté n’est contrainte par aucune force extérieure à elle-même. C’est ce qui s’appelle le "libre arbitre" : nos décisions (nos choix, nos refus, nos jugements, nos désirs, nos erreurs) sont nos décisions. En cela nous sommes libres. À partir de cette conception, on peut établir différents degrés de liberté. On a vu en quoi consiste la liberté absolue, celle de Dieu. L’absence de liberté consisterait à avoir une volonté prédéfinie, ou contrôlée  ce qui revient à dire que nous n’aurions plus vraiment de volonté, puisque la décision de "vouloir" ou de ne pas "vouloir" viendrait au bout du compte de l’extérieur.

Parce qu’ils ne disposent pas d’une liberté absolue, les hommes s’imaginent trop souvent qu’ils sont entièrement déterminés. En réalité, la liberté humaine évolue entre deux extrêmes. La "liberté d’indifférence", consiste à choisir sans raison, sans savoir pourquoi. Le choix est bien libre, car personne ne le fait à ma place, mais c’est un choix fait dans l’aveuglement, donc dérisoire et, à la limite, infantile. Ceux qui, trop nombreux, confondent leurs caprices avec la liberté s’imaginent que ce "plus bas degré de la liberté" est le plus haut. Cela tient à ce qu’ils désirent la puissance de Dieu sans en avoir la sagesse Le plus haut degré de liberté humaine, en revanche, consiste à choisir en connaissance de cause, c’est-à-dire à éclairer sa volonté par la lumière de son jugement : c’est lorsque, usant de ma volonté sans limites extérieures, je choisis le bien parce que je vois que c’est le bien, ou que j’approuve le vrai parce que je vois que c’est le vrai, que mon choix est le plus libre. Un homme totalement libre n’aurait pratiquement pas le sentiment de choisir, parce que le vrai et le bien lui apparaîtraient avec tant d’évidence que le choix lui paraîtrait joué d’avance. Mais un homme si clairvoyant n’existe sans doute pas. Cela n’empêche pas d’en faire un modèle à poursuivre.

 

 

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