Méditations métaphysiques, Descartes
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait (p. 91)

ENTENDEMENT ET IMAGINATION

[] Je remarque premièrement la différence qui est entre l'imagination et la pure intellection ou conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, je ne le conçois pas seulement comme une figure composée et comprise de trois lignes, mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes par la force et l'application intérieure de mon esprit ; et c'est proprement ce que j'appelle imaginer. Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu'un triangle est une figure composée de trois côtés seulement ; mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone, comme je fais les trois d'un triangle, ni, pour ainsi dire, les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination, lorsque je pense aux choses corporelles, il arrive qu'en concevant un chiliogone je me représente confusément quelque figure, toutefois il est très évident que cette figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère nullement de celle que je me représenterais, si je pensais à un myriogone, ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés ; et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence du chiliogone d'avec les autres polygones.

Que s'il est question de considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination ; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire, ou à l'espace qu'ils renferment. Ainsi je connais clairement que j'ai besoin d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point pour concevoir ; et cette particulière contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure.

Je remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui est en moi, en tant qu'elle diffère de la puissance de concevoir, n'est en aucune sorte nécessaire à ma nature ou à mon essence, c'est-à- dire à l'essence de mon esprit ; car, encore que je ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerais toujours le même que je suis maintenant : d'où il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend de quelque chose qui diffère de mon esprit.

 

INTERVIEW DE MICHEL DELATTRE, auteur du commentaire Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

L’idée, l’imagination, la perception, la formation des concepts scientifiques, logique et mathématique.

 

2) Pouvez-vous situer le passage ?

Descartes s’efforce de souligner la différence entre l’entendement, qui conçoit des idées pures et l’imagination, qui se représente les choses sous une forme corporelle. Cette distinction est expliquée à partir d’exemples tirés de la géométrie. Dans la Cinquième Méditation, Descartes, en raisonnant sur l’exemple d’un triangle, avait démontré qu’on pouvait se livrer à son propos à des démonstrations (ses trois angles sont égaux à deux angles droits, le plus grand angle est soutenu par le plus grand côté, le théorème de Pythagore), "que je le veuille ou non" et "encore qu’il n’y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et qu’il n’y en ait jamais eu" (p. 81). Descartes, pour convaincre son lecteur, signalait que de telles démonstrations pures existaient aussi pour des figures dont on est sûr qu’on ne les a jamais rencontrées dans le monde (c’est le cas du chiliogone, figure à mille côtés, dont il est ici question).

Il s’agissait alors de montrer que les raisonnements de ce type établissent des vérités en procédant par idées pures (les "essences" des choses) sans avoir besoin de s’appuyer ni sur la perception, ni sur l’imagination. À présent, Descartes exploite cette distinction dans une tout autre intention : si concevoir et imaginer sont deux opérations très différentes, et si on n’a pas absolument besoin de l’imagination pour penser, on doit alors se demander à quoi elle sert. La réponse sera la suivante ; l’existence de l’imagination, qui n’est pas strictement nécessaire à mon esprit, laisse penser avec une grande probabilité que je ne suis donc pas seulement un esprit, mais aussi un corps, dont mon imagination dépend. Ce passage est donc une première étape, qui prépare le terrain vers la future démonstration de l’existence des corps.

 

3) Expliquez ce que signifie ici l'exemple du "chiliogone", donné par Descartes.

On peut se représenter un triangle de deux façons : soit on le conçoit, grâce, par exemple, à une définition ("une figure à trois côtés") ; soit on l’imagine : c’est la figure qui le représente "physiquement". La vraie figure de la géométrie est celle que je conçois. Pour s’en convaincre, Descartes fait appel à cette figure de mille côtés. Si je dis "le chiliogone est une figure à mille côtés", tout le monde comprend  et tout le monde comprend la même chose. Pourtant, personne ne peut se la représenter. Cela prouve que l’imagination n’est pas absolument nécessaire pour raisonner, même si Descartes admet ailleurs quelle peut aider momentanément.

 

4) Pourquoi est-il besoin d'une "particulière contention d'esprit pour imaginer" - non pour concevoir ?

On a vu que l’imagination ajoutait quelque chose à l’idée représentée : une présence comme physique, qui exige de faire appel aux "yeux de mon esprit". La représentation imaginative, par exemple d’une figure, est plus complexe et plus confuse que l’idée. Elle exige davantage d’attention. En ce sens elle est plus difficile à produire, mais aussi contient de plus grands risques d’erreur. Là encore, l’exemple du chiliogone permet de mieux le comprendre. On conçoit facilement l’idée d’une figure à mille côtés. Mais pour l’imaginer, il faudrait être capable d’un effort qui dépasse les possibilités d’attention et de mémoire. Donc en un sens il est plus facile de concevoir que d’imaginer  à condition de surmonter une autre espèce de difficulté : ne pas céder à la tentation courante de confondre "comprendre" les choses avec le fait de se les représenter de façon sensible.

 

5) Pourquoi "la vertu d'imaginer qui est en moi "n'est-elle" en aucune sorte nécessaire à l'essence de mon esprit" ?

Descartes est très rapide sur ce point dans notre passage, parce qu’il s’en est déjà longuement expliqué dans la Seconde Méditation. (pp. 33-34). Le cogito me révèle que je suis essentiellement un être pensant. L’imagination consiste à se représenter les choses sous une forme corporelle. Non seulement l’imagination n’est donc d’aucune utilité pour comprendre qui est ce "je", sujet du "je pense, je suis", mais même elle ouvre une fausse piste. Il faut se rappeler en effet que "je", "moi", etc., dans le doute où je suis jusqu’ici quant à l’existence de mon corps, désignent exclusivement, depuis la Deuxième Méditation, mon esprit. Ce n’est qu’après la démonstration de l’existence du corps que Descartes pourra enfin désigner, en utilisant l’expression "moi-même tout entier" (p. 104) l’union de l’âme et du corps.

 

 

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