Discours
de la méthode, Descartes
Classiques
Hatier de la philosophie
Premier extrait
(pp. 9-10)
LE BILAN DES ÉTUDES
" J'ai été nourri aux lettres
dès mon enfance, et pour ce qu'on me persuadait que, par leur moyen,
on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui
est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre.
Ce qui me faisait prendre
la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y
avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait fait
auparavant espérer ".
INTERVIEW DE LAURENCE
HANSEN-LOVE,
agrégée de philosophie, directrice de collection aux éditions Hatier
1) Quelles sont les notions du
programme en jeu dans cet extrait ?
La vérité, nature et culture, la philosophie.
2) Justifiez le choix de cet extrait.
Dans ce passage, Descartes nous fait part de la
déception qu'il a éprouvée à l'issue des huit années d'étude passées au collège de
La Flèche. Cet établissement, fondé par Henri IV, et dirigé par des jésuites, était
certainement l'un des meilleurs de l'époque, et Descartes le souligne. Il y a reçu un
enseignement de grande qualité ; il y a certainement acquis ce niveau d'exigence et de
rigueur qui firent de lui le génie que l'on sait. Il importe donc de comprendre pourquoi
le savoir qu'il y a reçu ne peut le contenter, et c'est précisément ce qu'il explique
dans ce fragment. Ce ne sont ni le contenu de l'enseignement dispensé à La Flèche, ni
sa qualité, qui sont en cause : il n'y a rien à redire à cet égard. Bien plus
fondamentalement, c'est une certaine idée du " savoir " que Descartes
remet en question ici. Au fond, plus on en sait (plus on croit en savoir !), nous
explique-t-il dans la première partie du Discours, moins on en sait
(véritablement). En cela il rejoint Socrate : l'accumulation des prétendues
" connaissances utiles " nous embrouille l'esprit sans parvenir à
nous délivrer l'ombre d'une certitude. Le savoir authentique, au contraire, commence par
la découverte de notre ignorance.
3) Expliquez la phrase :
" car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il ne me
semblait n'avoir fait aucun profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais
découvert de plus en plus mon ignorance ".
Au collège de La Flèche, les maîtres de
Descartes ont promis de lui fournir une " connaissance claire et assurée de
tout ce qui est utile à la vie ". Ont-ils tenu cette promesse ? La suite de la
première partie du Discours répondra à cette question en examinant successivement ces
diverses " connaissances " (" humanités ",
rhétorique, mathématiques, etc.) et en appréciant au cas par cas quel fut l'éventuel
profit tiré de chacun de ces cycles d'études. Il anticipe ici et annonce sa conclusion :
du point de vue de leur contenu, ces " connaissances " n'offrent que
des " erreurs ", et du point de vue du sujet qui les a acquises, elles
ne présentent que des " doutes ". Pourquoi ? Parce que leur clarté est
superficielle, et leur fondement inconsistant. Au fond, Descartes n'a trouvé dans ces
différentes disciplines aucune certitude véritable (sauf peut-être en mathématiques.),
et il comprend, au bout du compte, qu'il n'a fait qu'accumuler un fatras de citations et
d'opinions savantes mais décousues, inarticulées et incertaines. Car un
" savoir " qui ne contient pas ses propres conditions
d'intelligibilité n'est qu'une illusion de savoir. Autrement dit : que peut-on
" savoir " alors que l'on ne sait pas encore ce que
" savoir " veut dire ? Pour Descartes, comme pour Socrate, c'est
par-là qu'il faut commencer (s'interroger sur le point de départ de tout savoir), et
c'est à cela qu'il va s'attacher désormais.
4) Pourquoi Descartes excepte-t-il les
mathématiques de la critique qu'il adresse aux disciplines dont il a reçu l'enseignement
?
Descartes avoue éprouver un petit faible pour
les mathématiques, parce que celles-ci énoncent leurs raisons, c'est-à-dire qu'elles
exposent clairement leurs fondements. Il leur sait gré d'offrir des évidences
(définitions et axiomes, parfaitement limpides) et des certitudes (leurs théorèmes sont
établis après démonstration ; ils sont vrais parce que prouvés, et chacun peut le
vérifier). Descartes paraît avoir trouvé là un modèle de vérités indubitables,
c'est-à-dire " soustraites à toute controverse ", contrairement aux
opinions mais aussi aux doctrines philosophiques. Il reste cependant circonspect. Il ne
sait pas encore si l'approche mathématique peut être étendue à tous les domaines, mais
il en doute ; en effet, il ne sait toujours pas en quoi consiste, plus généralement, un
savoir authentique, ni si les mathématiques constituent nécessairement le modèle de
toute vérité. Quant à déterminer si notre raison elle-même est parfaitement fiable,
et peut elle-même être soustraite au doute, cette question ne peut encore être
tranchée à ce stade.