Discours
de la méthode, Descartes
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième extrait
(pp.22-23)
LA MÉTHODE
" Et comme la multitude
des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État
est bien mieux réglé, lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont
étroitement observées ;
Et le dernier, de faire partout
des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse
assuré de ne rien omettre.
INTERVIEW DE LAURENCE
HANSEN-LOVE,
agrégée de philosophie, directrice de collection aux éditions Hatier
1) Quelles sont les
notions du programme en jeu dans ce passage ?
L'idée, le jugement, la vérité.
2) Justifiez le choix
de cet extrait.
La célébrité de la philosophie
cartésienne tient pour une part à l'efficacité de cette fameuse méthode,
dont ce fragment constitue une sorte d'abrégé. Les directives pour bien
conduire sa raison se condensent en quatre règles. Il suffirait donc
de les assimiler et de les appliquer scrupuleusement pour devenir des
savants aussi rigoureux et inventifs que Descartes ! Seulement voilà
: les consignes données ici ne sont peut-être pas aussi limpides qu'il
y paraît. Certains philosophes se sont même moqués de la fausse ingénuité
de Descartes : est-il vraiment sérieux de prétendre livrer ainsi la
clef de toute réussite intellectuelle sous la forme de quatre toutes
petites règles ? " Descartes, ironise ainsi le philosophe
Lachelier, a logé la vérité à l'auberge de l'évidence, mais il a oublié
de nous en fournir l'adresse ".
3) Commentez la première
règle - celle de l'" évidence ". Qu'est-ce en particulier
que la " précipitation " et la " prévention "
?
La règle de l'évidence est décisive
puisqu'il importe en premier lieu de déterminer ce qu'est la vérité,
et comment je peux l'identifier sans risque d'erreur. Le vrai, nous
dit Descartes, c'est ce qui est " évident ". Plus
précisément : une idée est " vraie " si je la saisis
comme " évidente " (étymologiquement : que je vois bien)
autrement dit à la fois parfaitement claire et parfaitement distincte.
Parfaitement claire : c'est-à-dire " présente et manifeste à un
esprit attentif ". Parfaitement distincte : c'est-à-dire qui
ne comprend pas, qui ne recouvre pas des éléments qui eux-mêmes ne seraient
pas clairs (comme un arbre que je vois clairement, mais pas distinctement,
parce que certains de ses parties sont inaccessibles au regard). Pour
atteindre des évidences, il faut éviter la " précipitation "
(tenir pour vrai ce qui n'est évident qu'en apparence, ou encore, pour
filer la métaphore de la lumière, ce qui reste de l'ordre du clair-obscur)
; mais aussi la " prévention " (adhérer à des idées
reçues, se fier à des préjugés qui nous détournent de la lumière).
Toutefois, la définition de
l'évidence fournie par Descartes laisse bien des problèmes en suspens.
La clarté intelligible est-elle bien l'équivalent de la clarté lumineuse
à laquelle se réfère Descartes ? Quand pouvons-nous être tout à fait
sûrs de " voir " une évidence ? Ne subsiste-t-il
pas des risques d'erreur ? Avec la meilleure volonté du monde, suis-je
vraiment à l'abri de la séduction de fausses " évidences "
? Il est bien difficile de le savoir, et Descartes lui-même a commis
un certain nombre d'erreurs scientifiques parce qu'il se reposait trop
sur de fausses clartés intuitives (par exemple, il a récusé la notion
"d'attraction" qui lui paraissait non " évidente ",
précisément).
4) En quoi la seconde
et la troisième règles - celles de la division et de l'ordre - sont-elles
liées ?
La seconde règle est celle de
l'analyse. Elle préconise de décomposer la réalité complexe pour en
isoler les éléments, comme le ferait un chimiste. La troisième règle
est celle de la synthèse. Symétrique de la précédente, elle prescrit
de recomposer le réel à partir de ses éléments afin de constituer la
réalité dans sa complexité originelle, tout en suivant un ordre rationnel.
Les deux règles sont en effet étroitement liées, puisque dans les deux
cas il s'agit d'articuler le simple et le complexe, en se soumettant
à l'ordre qui est supposé être celui du réel. La question posée ici,
qui est particulièrement épineuse, est celle de savoir d'où provient
la connaissance de cet ordre, qui est nécessairement présupposé. Car
je ne peux désarticuler le réel convenablement que si je connais a priori
l'ordre qui le structure (comme l'ossature du poulet ou l'arrête du
poisson), et réciproquement, je ne peux recomposer la réalité (ordonner
convenablement mes idées) qu'en suivant cet ordre rationnel qui me permet
de lier entre elles mes représentations. Dois-je commencer par mettre
mes idées en ordre avant d'interroger la nature ? C'est ce que suggère
Descartes. Mais alors, quel ordre dois-je suivre pour lier mes idées
entre elles ? C'est sur ce point que sa méthode n'est peut-être pas
assez explicite.