Discours
de la méthode, Descartes
Classiques
Hatier de la philosophie
Troisième
extrait (pp. 36-37)
LE COGITO
" J'avais dès longtemps
remarqué que, pour les mours, il est quelque fois besoin de suivre des
opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles
étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus ;
Et remarquant que cette
vérité : je pense donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes
les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables
de l'ébranler, je jugeais que je pouvais la recevoir, sans scrupule,
pour le premier principe de la philosophie, que je cherchais ".
INTERVIEW DE LAURENCE
HANSEN-LOVE,
agrégée de philosophie, directrice de collection aux éditions Hatier
1) Quelles sont les
notions du programme en jeu dans ce passage ?
La métaphysique, la vérité.
2) En quoi le doute
de Descartes est-il utilisé comme méthode ?
Une " méthode "
(de méta , vers, à travers, et hodos, route, itinéraire)
est un cheminement que l'on s'impose afin d'atteindre un objectif le
plus directement et le plus sûrement possible. Le doute de Descartes
est une " méthode ", car Descartes ne doute pas
pour douter, mais il doute afin de découvrir la certitude, et donc afin
de sortir du doute. Autrement dit, il ne veut pas faire du " sur
place ", c'est-à-dire s'installer dans un doute stérile ;
tout au contraire, il fait du doute un point de départ, un tremplin
à partir duquel il va s'engager d'un pas assuré sur la voie de la connaissance
certaine. En cela son doute se distingue de celui des sceptiques, qui
est suspension momentanée, ou durable, du jugement, et qui enferme l'esprit
dans la perplexité et l'incertitude. Le doute de Descartes, au contraire,
lui permet d'établir la possibilité d'une connaissance métaphysique.
3) Quelles sont les
trois principales raisons de douter énoncées ici par Descartes ?
Ces trois raisons recouvrent
trois domaines de l'opinion ou du savoir à l'égard desquelles nous entretenons
des relations très différentes. En ce qui concerne la connaissance sensible
(" nos sens nous trompent quelquefois "), chacun
sait bien qu'il existe des illusions de la perception, et qu'il faut
dont recevoir les informations qui nous viennent des sens avec circonspection.
Pour ce qui concerne le second point - le doute concernant nos raisonnements
- il est plus surprenant : Descartes lui-même semblait accorder toute
sa confiance aux mathématiques. Maintenant, Descartes ne veut plus exclure
la possibilité d'un raisonnement faux, le sien en l'occurrence. Dans
les Méditations, il se demandera si ce n'est pas son intelligence
tout entière qui est faussée. Ce pourrait être le cas si, par hypothèse,
un " Malin génie " s'amusait à égarer systématiquement
mon jugement, par exemple en me faisant croire que deux et deux font
quatre, alors que ce n'est pas le cas ! Le dernier argument, celui du
rêve, est sans doute le plus radical, et il aurait pu suffire : qu'est-ce
qui me prouve que je ne suis pas en train de rêver alors que je crois
que je suis éveillé ? Que répondre à cela ? Rien, sinon ceci : pendant
que je rêve, il faut bien que je pense, puisque je rêve, ce qui est
encore une certaine manière de penser.
4) Pourquoi le " cogito
ergo sum " constitue-t-il la première certitude recherchée
? En quoi est-ce une évidence plutôt qu'une déduction ?
Le doute se heurte enfin à quelque
chose qui résiste, un peu comme un roc, à tout ce chambardement : c'est
le fait que je ne peux pas douter que je doute. Je ne peux pas douter
que je doute, donc que je pense, pas plus que je ne peux douter que
je pense si je rêve (même si je ne fais que rêver que je pense). Il
faut bien que je sois là, moi, en train de douter de mon existence.
Si je doute de mon existence, je pense, donc j'existe. Voici donc acquise
notre première certitude, c'est-à-dire notre première " évidence ".
" Première " : car elle n'est pas déduite, issue
d'un raisonnement, lequel impliquerait des prémisses, des préalables,
supposés connus. C'est donc une " évidence ", dans
le sens le plus strict du terme : une affirmation d'une clarté si aveuglante
que même les plus extravagantes suppositions des sceptiques " ne
peuvent l'ébranler. Ainsi le doute poussé à son terme se renverse, car
il bute sur une vérité indubitable, laquelle ne concerne pas un objet
de la connaissance, mais son sujet : " je suis, j'existe ".
Sur ce socle inébranlable, Descartes va pouvoir ancrer sa métaphysique,
et par suite, l'ensemble de sa philosophie.