Kant,
Qu'est-ce que les lumières ?
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième extrait
(§ 2)
La paresse et la lâcheté sont les causes qui
font quun aussi grand nombre dhommes préfèrent rester mineurs leur vie
durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère
(naturaliter majores [naturellement majeurs]) ; et ces mêmes causes font quil
devient si facile à dautres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé
dêtre mineur ! Avec un livre qui tient lieu dentendement, un directeur de
conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime,
etc., je nai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne
mest pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; dautres se
chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne. Les tuteurs, qui se sont très
aimablement chargés dexercer sur eux leur haute direction, ne manquent pas de faire
que les hommes, de loin les plus nombreux (avec le beau sexe tout entier), tiennent pour
très dangereux le pas vers la majorité, qui est déjà en lui-même pénible. Après
avoir abêti leur bétail et avoir soigneusement pris garde de ne pas permettre à ces
tranquilles créatures doser faire le moindre pas hors du chariot1 où ils les ont
enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de marcher
seules. Or, ce danger nest vraiment pas si grand, car elles finiraient bien par
apprendre à marcher après quelques chutes ; seulement, un exemple de ce genre rend
timide et dissuade ordinairement de faire dautres essais.
INTERVIEW
DE JEAN-MICHEL MUGLIONI, traducteur
et auteur du texte présenté dans la collection Classiques Hatier
de la philosophie.
1) Quel est le sens de la métaphore de la marche,
employée ici par Kant ?
Un enfant qu'on tiendrait toujours à bout de bras ou qu'on enfermerait dans une
machine (comme naguère un youpala) pour qu'il ne tombe jamais ne pourrait pas apprendre
à marcher. Les pédiatres appellent cela le syndrome du youpala. De même un homme auquel
on imposerait des pensées toutes faites pour lui éviter de se tromper n'apprendrait
jamais à penser.
2) " La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu'un aussi grand
nombre d'hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant ". C'est donc sur elles
que repose le despotisme : pouvez vous expliquer cela ?
Toute vie sociale suppose un certain consentement des hommes : la terreur elle-même ne
peut être exercée que dans la mesure où les hommes se laissent aller à la peur.
Socrate n'a pas obéi aux ordres de ceux qui voulaient lui faire arrêter injustement un
innocent. Ainsi le pouvoir politique ne peut tenir que par l'opinion : et l'opinion
elle-même ne le soutient que si les hommes se laissent berner, que s'ils croient. Ainsi
dans sa République Platon ne prend finalement en compte que l'éducation :
apprendre aux hommes à ne pas prendre l'apparence pour la réalité suffit pour que la
tyrannie soit rendue impossible.
Voilà pourquoi la liberté de penser et de s'exprimer est essentielle : elle seule
peut apprendre aux hommes à distinguer réalité et apparence et à ne plus se laisser
tromper par les prestiges du pouvoir. Mais nul ne peut accéder à cette liberté sans
travail ni courage.
3) Quels sont d'après vous les "tuteurs " des sociétés modernes ?
Il conviendrait en effet de prolonger les réflexions de Kant sur la manière dont
cette liberté est ou non cultivée dans une société envahie par ce qu'on appelle les
médias. Si la liberté de penser suppose des échanges entre les hommes, il n'est
toutefois pas sûr que l'esprit critique et la vigilance s'accroissent proportionnellement
aux moyens de communication dont nous pouvons disposer : par exemple la télévision
est-elle une école pour le jugement critique ? N'est-il pas plus facile d'en faire
l'instrument du despotisme ou du conformisme que celui de la réflexion ? Le fauteuil
du téléspectateur est-il une école de courage intellectuel ?