Kant, Qu'est-ce que les lumières ?
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait (§ 3)

 

Il est donc difficile pour chaque homme pris individuellement de s’arracher à la minorité, qui est presque devenue pour lui une nature. Il y a même pris goût et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne lui en a jamais laissé faire l’essai. Préceptes et formules, instruments mécaniques permettant un usage raisonnable ou plutôt un mauvais usage de ses dons naturels, sont les entraves2 qui perpétuent la minorité. Celui-là même qui les rejetterait ne franchirait le plus étroit fossé que d’un saut encore mal assuré, parce qu’il n’est pas habitué à une semblable liberté de mouvement. C’est pourquoi il n’y a que peu d’hommes qui soient parvenus à s’arracher à la minorité en exerçant eux-mêmes leur esprit et à marcher malgré tout d’un pas sûr.

 

INTERVIEW DE JEAN-MICHEL MUGLIONI, traducteur et auteur du texte présenté dans la collection Classiques Hatier de la philosophie.

1) Justifiez le choix de ce passage.

Il est extrêmement difficile à un homme isolé dans un monde d'esclaves d'apprendre à penser par lui-même. Si au contraire la liberté d'expression permet à un débat public de se développer, chacun peut découvrir la liberté de penser et un progrès des Lumières est possible.

La difficulté vient d'abord de ce que les peuples habitués par les tyrans à croire sans examiner commencent par prendre parti contre ceux qui voudraient les libérer : un esclave habitué à ne pas penser se rebelle lorsqu'on exige de lui l'effort de penser.

 

2) Quelle différence y a-t-il entre une " vraie réforme du mode de penser" et une révolution ?

Une révolution renverse parfois en un jour le pouvoir en place - les institutions et les hommes. La mise en place de nouvelles institutions ne transforme toujours pas les hommes, et ne suffit pas à les faire penser par eux-mêmes. L'essentiel reste à faire : apprendre à penser par soi-même, c'est-à-dire passer de l'esclavage à la liberté, changer de mentalité, d'état d'esprit. C'est un long processus qui consiste non pas à changer d'opinion ou d'avis mais de mode de penser, travail intérieur long qui ne peut être que progressif : réforme et non révolution. En ce sens, la réforme est plus radicale que la révolution.

 

3) Comment peut-on concilier obéissance et liberté ?

Si chacun n'agissait en toute chose (comme citoyen, lorsqu'il remplit une fonction dans un État, lorsqu'il fait son métier) que selon son jugement, sans tenir compte des lois en vigueur, il en résulterait le plus grand désordre. On comprend donc que la bonne marche d'un système complexe de coopération entre les hommes suppose le respect de règles communes : à tous les niveaux de la hiérarchie, chacun doit obéir aux ordres donnés. La critique de ces ordres ne peut s'exercer pendant l'action mais en dehors d'elle, et ainsi il est essentiel que puisse avoir lieu en permanence un débat public où chacun puisse intervenir.

Seulement les hommes ne sont en mesure d'intervenir dans un tel débat que s'ils ont reçu une instruction suffisante : la fin de l'éducation n'est pas en ce sens la carrière professionnelle des hommes (c'est pourtant ce qui inquiète le plus les parents et les Princes, notait Kant), mais l'apprentissage de la liberté de penser.

Notre opuscule n'envisage pas la difficile question du droit de résistance, traitée dans Théorie et pratique (Profil Hatier).

 

 

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