Réponse à la question : Qu'est-ce que les
Lumières ? d'Emmanuel KANT
Le XVIIIe siècle s'était lui-même appelé siècle des Lumières et en cette fin du
règne de Frédéric II de Prusse, on assistait à une réaction contre les Lumières que
le roi avait favorisées. Une revue berlinoise avait posé la question : "Qu'est-ce
que les Lumières ?". La réponse de Kant, en 1784 est une défense des
Lumières.
C'est une question éminemment politique. En effet un homme éclairé est un homme
libre qui pense par lui-même et vit selon sa propre raison, non selon ce que lui disent
des maîtres, prêtres, politiques ou même savants et médecins. Il est adulte. Les
ennemis des Lumières considèrent donc que l'ordre social et la religion, qui pour eux
est un élément essentiel de l'ordre établi, sont menacés si chacun vit selon son
propre jugement. Ainsi ils veulent mettre fin à la liberté d'expression et de
publication que Frédéric II avait reconnue.
Ce petit texte ne nie pas les difficultés de l'émancipation des hommes et des
peuples. D'une part, la seule façon d'apprendre à être libre est de vivre selon sa
propre raison et non selon les préceptes des autres - il ne faut pas objecter à cela les
faux pas inévitables dans l'apprentissage de la liberté comme dans celui de la marche.
D'autre part la liberté de penser par soi-même et de publier ses pensées, même
lorsqu'elles sont critiques à l'égard des institutions en place, est parfaitement
compatible avec l'obéissance aux lois et au respect de l'ordre établi. Dans un État
despotique, au contraire, aucun vrai respect des lois n'est possible puisque l'obéissance
n'est pas fondée sur le consentement, et les hommes ne peuvent que comploter dans des
sociétés secrètes puisque toute discussion publique est interdite.
Sortir de sa minorité est pour l'homme une tâche difficile qui exige courage et
volonté. Nous ne pensons pas par nous-mêmes parce qu'il est plus aisé de suivre les
opinions des autres. Il est important de comprendre que l'esclavage d'esprit est plus
confortable que la liberté et que pour cette raison il est facile aux tyrans, que Kant
appelle ici "tuteurs", de régner sur les esprits. Et comme tous sont habitués
à ne pas penser mais à suivre, il ne peut que leur être très difficile (dans un
premier temps) de se lancer dans l'aventure de la pensée. L'obscurantisme est le
contraire des Lumières et le fondement de toutes les oppressions politiques et
religieuses.
A partir du 4e alinéa Kant envisage un progrès des Lumières fondé sur la liberté
d'expression et de publication : cette liberté une fois instituée en effet, il est
inévitable que se constitue peu à peu un public de plus en plus nombreux et éclairé,
grâce à un débat écrit. Il s'agit de faire en sorte que se développe progressivement
un nouvel état d'esprit. Il permettra la mise en place de réformes politiques et ainsi
le progrès des Lumières est plus radical qu'une révolution politique qui ne peut par
elle-même assurer l'instruction des esprits.
Les ennemis des Lumières s'opposent à cette revendication de liberté, craignant que
la liberté renverse l'ordre établi et même tout ordre social et politique possible.
L'essentiel des alinéas suivants est une réponse à ces objections qui ne sont pas
fondées sur autre chose que sur le désir de maintenir le despotisme.
Un militaire, un fonctionnaire des finances, un prêtre, doivent, dans leurs fonctions,
faire et dire ce que les institutions dont ils sont les membres leur imposent (ils font
alors ce que Kant appelle un usage privé de leur raison, un usage de leur raison dans le
cadre de fonctions définies par des règles qu'ils ne peuvent contester). Mais en tant
qu'hommes, ils peuvent dans une revue, écrire des articles qui mettent en cause ces
institutions (ils font alors un usage public de leur raison, entièrement libre).
Obéissance et liberté de penser ne sont pas incompatibles, au contraire. Et interdire
par exemple en matière de religion que les prêtres participent à un débat public sur
les dogmes, c'est interdire tout progrès et violer ainsi les droits sacrés de
l'humanité.
En 1784, nous ne sommes donc pas encore à l'âge des Lumières, mais seulement dans
une époque d'accession aux Lumières.
Il convient aujourd'hui, plus de deux siècles après la publication de cet opuscule,
de se demander qui est réellement sorti de la minorité et de chercher quelles nouvelles
formes ont pris les tuteurs et les tyrans auxquels par lâcheté les hommes obéissent
dans toutes leurs pensées. Car il ne suffit pas qu'un homme ait la possibilité de dire
et de croire n'importe quoi pour qu'il pense réellement par lui-même et soit sorti de la
minorité. Il n'y a pas de liberté sans courage intellectuel, telle est la leçon de ces
pages de Kant.