I . Présentation
Dans La République, dialogue de maturité, Platon (né vers 428, mort en 347
avant J. C.), montre à quelles conditions peut être réalisée une cité juste.
Contre l'idée, sophistique, selon laquelle le juste est à l'avantage du fort, Socrate
entreprend tout d'abord de définir la justice de l'âme individuelle, à partir de celle
qui caractérise la cité parfaite ; la justice consiste en effet dans le rapport
harmonieux et hiérarchisé des trois classes dont la cité parfaite est composée : la
classe des philosophes dirigeants, celle des gardiens responsables de la sécurité des
citoyens, celle, enfin, des paysans, artisans et commerçants, chargés de subvenir aux
besoins de la communauté. De même, le justice individuelle réside dans l'harmonie et
hiérarchie des trois parties respectives de l'âme : l'appétit, l'énergie et la raison.
La justice ainsi définie, Platon s'interroge alors sur ses conditions de réalisation
dans une cité : s'il faut, pour qu'une cité soit juste, que les philosophes la
gouvernent, comment convient-il d' éduquer ceux-ci ? C'est à cette question que répond
principalement le livre VII de la République, dont la fin du livre VI constitue
une introduction .
Dans un premier temps, nous résumerons le livre VI pour situer le contexte de
l'exposé de la célèbre allégorie de la caverne, que nous commenterons dans un second
temps.
II . Résumé du livre VI
L'éducation des futurs dirigeants ou philosophes rois, choisis parmi les gardiens,
doit leur permettre de parvenir à la connaissance du Bien : rien ne saurait être utile
en effet, pas même la justice, si l'on n'a préalablement " le sens du bien ",
si l'on ignore, en d'autres termes, comment " le juste et le convenable peuvent être
bons ".
Pourtant Socrate, interrogé au cours de ce dialogue par Adimante d'abord, par Glaucon
ensuite, reconnaît ne pas être en mesure de définir le Bien et refuse de ne donner sur
ce point qu'une simple " opinion " : à cette occasion, il rappelle la
distinction qu'il convient de faire entre l'apparence et la réalité, et, en
l'occurrence, entre l'opinion, qui n'est que l'apparence du savoir, et la science elle
même ou connaissance véritable d'une chose.
A défaut de détenir la connaissance du Bien, Socrate propose donc de l'évoquer à
travers trois images : l'analogie du Bien, le symbole de la ligne et l'allégorie de la
caverne.
Au préalable, il juge nécessaire de distinguer l'un du multiple, corrélativement à
l'opposition qu'il vient d'établir entre l'apparence et la réalité. Cette distinction,
fondamentale ici, est la suivante : si plusieurs choses sont belles ou bonnes, c'est parce
qu'il existe le Beau en soi et le Bien en soi, lesquels sont uniques. C'est cette
unicité, qui nous permet de désigner par un seul terme une pluralité de choses, à
laquelle il donne le nom d' "Idée " (idéa ou eidos) ; la multiplicité des
choses belles par exemple, doit être rapportée à l'Idée unique du Beau (ou Beau en
soi) qui leur est commune - il en va de même pour la pluralité des choses bonne . Or le
Beau et le Bien, comme toute Idée, sont pour Platon des réalités, non de simples
dénominations des choses.
L'analogie du Soleil (508 a 509 d)
L'analogie est la suivante : le Bien entretient avec l'intelligence et les choses
saisies par l'intelligence le même rapport que le soleil avec la vue et les choses vues.
Remarquons tout d'abord, afin d'éviter toute confusion, que Platon, dans
l'analogie du Soleil, reprend la distinction faite précédemment entre
le sensible et l'intelligible, mais lui donne une toute autre portée
: en comparant en effet le domaine intelligible (auquel appartient le
Bien), au domaine du " visible " (c'est à dire à ce qui, dans
le sensible, relève du visible - à savoir ici le soleil), il ne juge
pas rationnellement de leurs rapports, mais, rappelons le, parle de
manière imagée ou évocatrice ; le visible ne renvoie pas ici au sensible
comme source d'apparences et d'illusions, il évoque au contraire la
connaissance comme source de vérité. Ce faisant, Platon accorde un privilège
au sens de la vue, dont il fait le modèle de la connaissance - ce que
l'on retrouvera dans les deux autres images, en particulier celle de
la caverne . Il s'agit en effet de " voir " les Idées avec
les yeux de l'intelligence comme on voit les choses sensibles avec les
yeux du corps.
Énumérons ensuite les principaux aspects de cette analogie.
Premièrement, dans le domaine visible, le soleil est cause de la lumière, c'est à
dire du lien existant entre le sens de la vue et la capacité, pour une chose, d'être
vue. Il rend les choses visibles en même temps qu'il permet à la vue de s'exercer . De
la même manière, dans le domaine intelligible, l'Idée du Bien est cause de la vérité
(que la lumière symbolise dans le domaine visible), et de la science. C'est elle en effet
qui à la fois procure aux objets de connaissance leur vérité et donne à l'intelligence
le pouvoir de s'y appliquer.
Deuxièmement, l'il, qui est par sa forme l'organe le plus semblable au soleil,
tire de lui la puissance de voir, mais la vue ne se confond pas pour autant avec le soleil
qui en est à la fois la cause et l'objet. De même, la science et la vérité ressemblent
au Bien mais le Bien qui les dispense, en est distinct et les surpasse en valeur et en
beauté.
Enfin et troisièmement, le soleil confère aux choses la capacité d'être vues, mais
aussi la croissance et la génération ; de même, le Bien non seulement donne aux choses
saisies par l'intelligence le pouvoir d'être comprises, mais encore il leur procure
l'être et l'essence.
Le symbole de la ligne (509 d 511 e)
Tout d'abord, il convient de remarquer que dans l'image de la ligne, tirée de la
géométrie, le domaine du visible représente celui du sensible en général ; comme tel,
il n'évoque plus le domaine intelligible, comme c'est au contraire le cas dans l'analogie
du soleil, mais s'y oppose.
Ceci étant posé, expliquons cette image.
Socrate compare le domaine visible et le domaine intelligible aux deux segments - que
l'on peut supposer inégaux - d'une ligne droite.
Chacun de ces deux segments est à son tour subdivisé en deux. Les quatre segments
ainsi obtenus correspondent, chacun, à la fois à un genre de réalité, à un niveau
d'être , et à une " affection " de l'âme , c'est à dire à la manière dont
l'âme est " affectée " par une réalité, donc à un niveau de connaissance.
Nous obtenons alors le schéma suivant :

En lisant le schéma de gauche à droite, on s'aperçoit que genres d'être et modes de
connaissance se suivent selon un ordre croissant de réalité et de vérité.
Expliquons tout d'abord ce que représente le premier grand segment (cf. A-C)
correspondant au domaine visible.
Sur ce segment nous trouvons les images et les choses réelles.
Les images (cf. A-D) désignent les ombres des choses et le reflet de ces dernières
sur diverses surfaces. Notons que toute image est semblable à son modèle et en diffère
en même temps - ce pourquoi, à travers elle, l'esprit ne peut que supposer et imaginer
ce qu'est la chose dont il ne perçoit que l'image. L'imagination représente donc le mode
d'accès de l'esprit à l'image (ce par quoi l'âme est affectée par celle ci) et, pour
cette raison, le degré le plus bas de la connaissance.
Les êtres, objets ou choses réelles appartenant au domaine sensible (cf. D-C), en
revanche, produisent en l'âme une confiance, la croyance ou conviction que les choses
sont telles que nos sens nous les présentent.
Dans tous les cas , que l'affection de l'âme soit celle de l'imagination ou celle de
la croyance, l'âme n'a qu'une " opinion " (doxa) des choses, c'est à dire une
représentation vague, exempte de vraie connaissance.
Donnons maintenant la signification du second grand segment (C-B), correspondant au
domaine intelligible.
Dans ce domaine, c'est l'âme seule qui saisit la réalité , sans le secours de la vue
ou de l'un quelconque des cinq sens. Les objets qu'elle saisit sont alors les objets
mathématiques (cf. C-E) et, à un niveau supérieur de la réalité, les Idées, dont
celle, privilégiée, du Bien (cf. E-B ).
Les objets mathématiques " affectent " l'âme par le moyen de la raison, les
idées sont saisies par l'intelligence.
Reprenons ces deux points. Pour illustrer son raisonnement ou en faciliter le
développement, le mathématicien se sert des figures géométriques particulières qu'il
dessine : par exemple, pour définir l'idée du carré comme quadrilatère dont les
côtés sont égaux et les angles sont droits, il pourra lui être utile de tracer
concrètement des carrés de taille différente - par conséquent d'utiliser les images du
carré idéal. Le raisonnement lui même consiste à déduire des conséquences à partir
d'hypothèses que le mathématicien ne remet pas en question - telle que la distinction du
pair et de l'impair ou encore celle de l'existence de plusieurs espèces d'angle.
En un mot le mathématicien se sert encore d'images et d'hypothèses et c'est donc
doublement qu'il se distingue du philosophe : d'une part en effet, à un degré supérieur
de connaissance (cf. E -B), l'âme tente de s' élever, par le moyen de l'intelligence, au
delà des hypothèses, jusqu'au " principe de toutes les choses ". La
"science dialectique " (511 c) ou philosophie, comme sciences des Idées, permet
seule d'opérer ce passage.
D'autre part elle se rend capable, dans ce but, de se passer du secours des images
sensibles.
III. L'allégorie de la caverne
Tout d'abord, l'allégorie désigne la représentation concrète d'une idée,
représentation dans laquelle chaque élément symbolique constitue avec les autres un
ensemble structuré. Cet ensemble de symboles exige, comme tel, d'être interprété.
Ensuite, il convient de s'interroger sur la spécificité de l'allégorie de la caverne
par rapport aux deux images précédentes.
L'analogie du soleil et du Bien était censée nous montrer la place de l'Idée du Bien
dans le domaine intelligible ; le symbole de la ligne nous a permis de distinguer
différents modes de connaissances et degrés d'être. L'allégorie de la caverne vise,
elle, à décrire le passage, que doit effectuer l'âme, d'un niveau de connaissance à un
autre, par le moyen de l'éducation.
On peut alors résumer l'allégorie comme suit : l'âme, d'abord plongée dans
l'ignorance (vie dans la caverne), franchit progressivement différentes étapes avant de
parvenir à la connaissance (sortie de la caverne). Enfin, au terme de son éducation, le
philosophe doit tenter à son tour d'éduquer les ignorants, de les convertir au souci de
la vérité (retour à la caverne).
Exposé de l'allégorie
Lire " L'image de la caverne " (514 a -517a), p. 19 du Profil La
République.
Signification de l'allégorie
En premier lieu, remarquons, afin d'éviter toute confusion, que le domaine visible,
celui où, dans l'allégorie, se trouvent le soleil et les êtres réels, extérieurs à
la caverne, représente ici l'intelligible , et en ce sens le monde réel - au sens
platonicien du terme - celui de la vérité. Comme dans l'analogie du soleil par
conséquent, la source de lumière propre à ce monde, le soleil, évoque l'Idée du Bien.
L'intérieur de la caverne, en revanche, est l'image du domaine sensible dans lequel
l'homme, aliéné à ses sentiments et perceptions, vit prisonnier de ses illusions. Sa
source de lumière, le feu, symbolise celle du monde visible ou sensible, le soleil.
La montée difficile du prisonnier libéré vers la sortie de la caverne et la
contemplation de ce qui se trouve à l'extérieur symbolisent l'ascension de l'âme vers
le domaine intelligible.
En second lieu toutes les affirmations de Socrate relatives à ce dernier domaine
concernent l'Idée du Bien, présentée en trois temps.
La situation de l'Idée du Bien dans le domaine du connaissable : elle se situe au
niveau le plus élevé : d'elle dépend en effet l'unité et le lien des Idées entre
elles, lesquelles ne peuvent exister indépendamment les unes des autres ; ainsi l'Idée
de justice n'a t-elle de sens qu'en vertu de l'Idée d'ordre et de celle de loi (cf. fin
p. 21à partir de " L'Idée du Bien comme cause " jusqu'à la fin de la p.22).
Conclusions
Nous conclurons l'interprétation de l'allégorie en trois points.
Premièrement, d'un point de vue métaphysique, Platon veut ici montrer que le monde
que nous percevons immédiatement est une image dont l'original est de nature
intelligible, un monde d'apparences, dont la cause est en réalité immatérielle. Cette
cause est en effet celle que constitue l'ensemble des Idées. Un individu particulier par
exemple, n'est beau à proprement parler, que s'il présente, comme on l'a vu, les
caractéristiques essentielles de la Beauté, s'il participe, avec toutes les autres
choses belles à l'Idée de beauté, laquelle en est en ce sens la cause.
Et d'autres termes, les Idées donnent forme aux choses matérielles, ce pour quoi
Platon les nomme encore Formes ou essences : elles représentent l'être véritable de
toute chose. En cela consiste l'idéalisme platonicien.
Deuxièmement, contrairement à l'image, statique, de la ligne, celle de la caverne est
dynamique : il s'agit de décrire le mouvement progressif d'un homme vers la lumière du
jour et le monde extérieur à la caverne, lesquels représentent la connaissance et la
vérité. En un mot l'allégorie évoque, comme on l'a vu, l' éducation de l'âme.
Or, cette éducation ne consiste pas à introduire la science dans une âme qui en
serait totalement dépourvue , comme " on introduirait la vue dans des yeux aveugles
" : cela, c'est précisément ce que tentent, à tort, de faire les sophistes.
L'éducation véritable suppose au contraire qu'il y a en nous la capacité d'apprendre,
qu'il y a en notre âme un " organe " qui nous permet d'acquérir la
connaissance. Cet organe est probablement ce que Platon nomme plus loin la vertu de la
réflexion. De lui dépend l'autonomie de la pensée. Encore faut-il, pour que cette
capacité puisse s'exercer librement, que l'âme soit délivrée de ces " masses de
plomb " qui l'encombrent, c'est à dire de tous les plaisirs sensuels ou illusions
sensorielles, qui la retiennent clouée au domaine sensible et l'empêchent de s'élever
vers le domaine intelligible.
Enfin et troisièmement, il convient de souligner la portée politique de l'allégorie.
A la question de savoir à qui l'on doit accorder le pouvoir dans la cité, Platon répond
que ce n'est ni aux ignorants , ni à " ceux que l'on laisse toute leur vie se
cultiver ", lesquels, s'ils sont parvenus au terme de l'éducation, restent cependant
trop étrangers à la vie de la cité.