"Ce cur que
la solitude étrangle"
GEORGES BATAILLE (1897-1962)
Georges Bataille cherche
à comprendre la passion amoureuse, en déchiffrant ce qu'elle exprime
en profondeur : une révolte et une lutte contre les ruptures qui dissocient
les êtres.
A la base, la passion des amants prolonge
dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou
elle en est l'introduction. Mais pour celui qui l'éprouve, la passion peut avoir un sens
plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu'en dépit des
promesses de félicité qui l'accompagnent, elle introduit d'abord le trouble et le
dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur
dont il s'agit, avant d'être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu'il
est comparable à son contraire, à la souffrance. Son essence est la substitution d'une
continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette
continuité est surtout sensible dans l'angoisse, dans la mesure où elle est
inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l'impuissance et le tremblement.
Un bonheur calme où l'emporte un sentiment de sécurité n'a de sens que l'apaisement de
la longue souffrance qui l'a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne
pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d'une contemplation éperdue de la
continuité intime qui les unit.
Les chances de souffrir sont d'autant plus
grandes que seule la souffrance révèle l'entière signification de l'être aimé. La
possession de l'être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est
engagée dans sa recherche. Si l'amant ne peut posséder l'être aimé, il pense parfois
à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en
d'autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d'une
continuité possible aperçue dans l'être aimé. Il semble à l'amant que seul l'être
aimé - cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la
possibilité d'union sensuelle celle de l'union des curs, - il semble à l'amant que
seul l'être aimé peut en ce monde réaliser ce qu'interdisent nos limites, la pleine
confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous
engage ainsi dans la souffrance, puisqu'elle est, au fond, la recherche d'un impossible
et, superficiellement, toujours celle d'un accord dépendant de conditions aléatoires.
Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue. Nous souffrons de notre
isolement dans l'individualité discontinue. La passion nous répète sans
cesse si tue possédais l'être aimé, ce cur que la solitude étrangle
formerait un seul cur avec celui de l'être aimé. Du moins en partie, cette
promesse est illusoire. Mais dans la passion, l'image de cette fusion prend corps, parfois
de différente façon pour chacun des amants, avec une folle intensité. Au-delà de son
image, de son projet, la fusion précaire réservant la survie de l'égoïsme individuel
peut d'ailleurs entrer dans la réalité. Il n'importe : de cette fusion
précaire en même temps profonde, le plus souvent la souffrance - la menace d'une
séparation - doit maintenir la pleine conscience.
Georges BATAILLE, L'érotisme
(1957),
10-18, U.G.E., 1965, pp. 24-25