La
religion dans les limites de la simple raison, Kant
Classiques Hatier
de la philosophie
Premier extrait
Traduction originale de Marc Schweyer.
Du culte de Dieu dans une
religion en général
Le religion (considérée subjectivement)
est la connaissance de tous nos devoirs comme commandements divins.
Grâce à cette définition, on prévient
mainte interprétation incorrecte du concept de religion en général. Premièrement,
elle n'exige, en ce qui concerne la connaissance théorique et la confession de foi, aucun
savoir assertorique (même pas de l'existence de Dieu), car vu notre manque d'intelligence
des objets suprasensibles, cette confession pourrait bien être une imposture ; elle ne
présuppose, du point de vue spéculatif, au sujet de la cause suprême des choses, qu'une
admission problématique (une hypothèse), mais par rapport à l'objet en vue
duquel notre raison commandant moralement nous ordonne d'agir, elle présuppose une foi
pratique promettant un effet correspondant au but final de la raison, par conséquent une
fois libre et assertorique qui n'a besoin que de l'Idée de Dieu,
aboutissement inévitable de tout effort moral sérieux (et donc soutenu par la foi) en
vue du Bien, sans prétendre pouvoir en garantir la réalité objective par une
connaissance théorique. Pour ce qui peut être imposé comme devoir à chacun, le minimum
de connaissance (il est possible qu'il existe un Dieu) doit être suffisant
subjectivement. Deuxièmement, on prévient grâce à cette définition d'une
religion en général la représentation erronée qui en fait un ensemble de devoirs particuliers
se rapportant directement à Dieu, et par là on nous empêche d'admettre encore (ce à
quoi les hommes sont d'ailleurs très enclins), outre les devoirs humains moraux et
civiques (des hommes envers les hommes), des services de cour, voire de chercher
par la suite à compenser par ces derniers le manque de prestige des premiers. Il n'existe
pas de devoirs particuliers envers Dieu dans une religion universelle, car Dieu ne peut
rien recevoir de nous ; nous ne pouvons agir ni sur Lui, ni pour Lui.
INTERVIEW
DE MICHAEL FOESSEL, agrégé de
philosophie, auteur du commentaire présenté dans la collection Classiques
Hatier de la philosophie.
1) Quelles sont les notions du programme en jeu
dans cet extrait ?
La religion, le devoir, la métaphysique, la liberté.
2) Que signifie exactement l'opposition :
"foi pratique"/ "connaissance théorique" ?
La "foi pratique" ne repose sur aucune connaissance de ce qu'est Dieu ou de
l'essence de l'âme. Ici, Kant s'oppose à la métaphysique dogmatique (surtout celle de
Leibniz) qui affirme qu'avant de croire, il faut savoir, c'est-à-dire définir exactement
le concept de Dieu. Or c'est là ce qui, selon Kant, est impossible puisque Dieu dépasse
toutes les conditions sensibles de la connaissance (espace et temps). La "foi
pratique" ne se fonde-t-elle que sur la liberté (nous savons que nous sommes libres
parce que nous avons conscience de notre devoir) ? C'est donc à partir de cette
conscience du devoir que nous pouvons croire en un Dieu moral. À ce titre, la foi
pratique ne présuppose qu'une "admission problématique", c'est-à-dire une
hypothèse : la raison indique que l'existence de Dieu est possible, mais sans pouvoir le
démontrer. Il revient donc à la liberté de chaque homme d'affirmer que ce qui est
possible (l'existence de Dieu) est aussi réel : ce n'est pas la une connaissance, mais un
acte de foi.
3) Pourquoi Kant dit-il que l'idée de Dieu est "l'aboutissement
inévitable de tout effort moral sérieux" ? La morale n'est-elle donc pas
indépendante de la religion ?
Dans cette phrase, il faut être attentif à tous les termes. Dieu est l'aboutissement
de la morale au sens où il serait inconséquent (absurde) d'affirmer que nous sommes
libres sans postuler que Dieu assure le lien entre la nature et la liberté. Rappelons que
pour Kant la nature est régie par le déterminisme qui exclut la liberté : il faut donc
penser que Dieu a créé le monde de telle sorte que, malgré tout (c'est-à-dire malgré
ce que la science pourra en dire), la liberté des hommes pourra s'y manifester. Ensuite
Dieu est l'aboutissement de tout "effort moral sérieux". Cela signifie que la
morale demeure néanmoins indépendante de la religion (l'effort moral doit être
entrepris avant le "réconfort" religieux), Dieu est seulement la conséquence
logique du devoir, il n'est donc pas nécessaire de croire en lui pour agir moralement.
4) En quoi la définition que Kant donne ici de "la religion en
général" prévient -elle " la représentation erronée qui en fait l'ensemble
des devoirs particuliers se rapportant à Dieu " ?
Kant définit la religion par "la connaissance de nos devoirs comme commandements
divins". Cela signifie que la raison suffit à indiquer notre devoir et que la
religion intervient lorsque nous faisons comme si ces devoirs rationnels venaient de Dieu.
Ici, nous sommes dans une sphère symbolique : nous savons bien que la morale provient de
la raison seule, mais nous pouvons la rapporter symboliquement à Dieu. En conséquence,
il n'existe pas de devoirs particuliers envers Dieu (par exemple celui d'aller à
l'église ou de confesser ses fautes) puisque s'il est l'origine symbolique de tous nos
devoirs, il ne peut en être le destinataire. Pour Kant, le seul moyen de respecter Dieu,
c'est de respecter les autres hommes dans leur liberté.