La religion dans les limites de la simple raison, Kant
Classiques Hatier de la philosophie

Deuxième extrait
Traduction originale de Marc Schweyer.

Du faux culte de Dieu dans une religion statutaire

La vraie et unique religion ne contient que des lois, c'est-à-dire des principes pratiques d'une nécessité absolue dont nous pouvons avoir conscience et que par conséquent nous reconnaissons comme révélés par la raison pure (et non de manière empirique). Ce n'est que pour une église dont il peut exister différentes formes également bonnes qu'il peut y avoir des statuts, c'est-à-dire des dispositions tenues pour divines mais qui pour notre pur jugement moral sont arbitraires et contingentes. Or, tenir d'une manière générale cette foi statutaire (qui est en tout cas limitée à un peuple et ne peut renfermer la religion universelle du monde) comme importante pour le culte de Dieu et en faire la condition suprême pour que Dieu soit satisfait de l'homme, c'est une folie religieuse dont l'observance est un faux culte, c'est-à-dire une prétendue adoration de Dieu par laquelle on agit en réalité à l'encontre du vrai culte qu'Il exige Lui-même.

 

INTERVIEW DE MICHAEL FOESSEL, agrégé de philosophie, auteur du commentaire présenté dans la collection Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La religion, nature et culture.

 

2) Quelle est la thèse du texte ?

Kant distingue ici très nettement la religion et les églises. La première désigne la croyance rationnelle qui trouve son origine dans la liberté des hommes et est universelle car elle ne "contient que des lois", c'est-à-dire repose sur la conscience du devoir. A l'inverse, une église est toujours particulière, inscrite dans l'Histoire et elle repose sur des dogmes particuliers. Selon Kant, la religion en général doit donc servir de modèle aux églises, dans le cas contraire (quand une église particulière veut imposer ses dogmes), on sombre dans la "folie religieuse".

 

3) Que désigne exactement la "foi statutaire" ?

La "foi statutaire" est la croyance religieuse en la vérité de certains dogmes et en la nécessité de certaines pratiques. Elle dépend donc des décisions qui ont été prises par les fondateurs d'une église. D'une manière générale, les statuts d'une église ne sont pas choisis par les fidèles et c'est à ce titre que Kant condamne la foi statutaire comme un danger pour la liberté. Croire,

par exemple, en l'infaillibilité papale ne relève en rien de la religion naturelle, mais de certaines conceptions historiques et culturelles qui font reposer la vérité des dogmes sur la hiérarchie de l'église. Kant, lui, est un défenseur des Lumières qui commandent de ne rien accepter qui ne soit examiné librement par la raison.

 

4) Quelles sont les définitions respectives du vrai et du faux culte que Kant oppose ici ?

Le "vrai culte" est le culte moral : puisque Dieu n'est que le garant de la moralité, le seul moyen de le servir consiste à bien agir, en se soumettant à la loi morale. De ce point de vue, le vrai culte n'implique aucune pratique extérieure (fréquenter l'église, se baptiser, etc.) qui, pour Kant, n'ont de valeur que symbolique. Le "faux culte" ne désigne pas ces pratiques en tant que telles, mais l'oubli du vrai culte au profit d'une soumission totale aux dogmes statutaires. Le faux culte est le mal radical de l'église, il consiste dans la subordination de notre devoir à des actes inutiles et parfois nuisibles (comme par exemple la négation de notre sensibilité dans le refus de tout plaisir).

 

 

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