La religion dans les limites de la simple raison, Kant
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait
Traduction originale de Marc Schweyer.

J'avoue ne pas pouvoir très bien me faire à l'expression dont se servent même des hommes certainement sensés : un certain peuple (conçu en train d'élaborer une liberté légale) n'est pas mûr pour la liberté ; les serfs d'un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même les hommes en général ne sont pas encore mûrs pour la liberté de croyance. Dans une telle hypothèse, la liberté ne surviendra jamais ; car on ne peut mûrir pour elle si l'on n'a pas au préalable été mis en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais seront sans doute grossiers et liés généralement à un état plus pénible et dangereux que si l'on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi sous la prévoyance d'autrui ; seulement on ne mûrit jamais pour la raison autrement que grâce à ses propres tentatives (qu'on doit être libre de pouvoir entreprendre). Je ne vois d'inconvénient à ce que ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir, contraints par les circonstances, reculent encore loin, très loin, l'affranchissement de ces trois chaînes. Mais poser en principe que la liberté ne convient pas d'une manière générale à ceux qui leur ont été un jour soumis et qu'on est autorisé à les en écarter en tout temps, c'est une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même, qui a créé l'homme pour la liberté. Il est vrai qu'il est plus commode de régner dans l'Etat, la famille et l'église quand on peut faire triompher un pareil principe. Mais est-ce aussi plus juste ?

 

INTERVIEW DE MICHAEL FOESSEL, agrégé de philosophie, auteur du commentaire présenté dans la collection Classiques Hatier de la philosophie.

1) Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La liberté, la religion, l'État.

 

2) Quelle est la thèse du texte ?

Kant montre dans ce texte célèbre que la liberté (aussi bien celle de croire, que celle d'édifier une communauté politique) doit être octroyée sans condition au peuple. Il s'oppose ainsi à l'argument des despotes qui affirme que le peuple, parce qu'il est ignorant, n'est pas encore capable ou digne d'être libre.

 

3) Que signifie la phrase : "on ne mûrit jamais pour la raison autrement que grâce à ses propres tentatives"?

"Raison" signifie ici capacité de se servir de sa liberté en vue du bien. On rejoint donc le problème des Lumières qui ne sont, d'après Kant, qu'une exigence de voir l'humanité prendre en main sa destinée. Dire que c'est seulement par ses propres tentatives que l'on mûrit pour la raison, c'est dire que l'usage de la liberté ne dépend pas d'un savoir mais d'une pratique. Or seuls les individus (quelle que soit leur éducation) peuvent expérimenter la raison en agissant. L'action est le seul moyen d'éducation valable puisqu'elle renseigne progressivement les hommes sur ce qui est bien et sur ce qui ne l'est pas, sur ce qui est utile et sur ce qui est dangereux. Autrement dit, la liberté est un droit fondamental de l'homme, qu'il doit pouvoir exercer quelles que soient les circonstances et les conséquences.

 

4) Comment Kant peut-il alors dire qu'il ne voit pas d'inconvénient à ce que " ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir, contraints par les circonstances, reculent loin, très loin l'affranchissement de ces trois chaînes"?

Il ne faut pas oublier que Kant publie ce texte en 1793, c'est-à-dire pendant la Terreur révolutionnaire française. En un sens, Kant soutient politiquement la Révolution jusqu'au bout en affirmant que la revendication de liberté est juste. Mais, d'un point de vue juridique, il condamne toute révolution car elle fait sombrer l'État dans l'anarchie ce qui est contraire à la raison. Par là (et c'est le sens de cette phrase), il est favorable à la réforme plutôt qu'à la révolution parce que la première ne remet pas en cause le droit.

Il comprend, au vu des excès qui ont lieu en France, que les gouvernants retardent ces réformes, mais il refuse que le maintien du peuple dans sa minorité soit érigé en principe ce qui est encore le plus sûr moyen de provoquer les révolutions violentes.

 

 

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