Ménon ou de la vertu, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Deuxième extrait - la théorie de la réminiscence

SOCRATE. [...] Ainsi l’âme étant immortelle, étant d’ailleurs née plusieurs fois, et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans l’autre en toutes choses, il n’est rien qu’elle n’ait appris. Il n’est donc pas surprenant qu’à l’égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en état de se ressouvenir de ce qu’elle a su antérieurement ; car, comme la nature tout entière se tient, et que l’âme a tout appris, rien n’empêche qu’en se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, on ne trouve de soi-même tout le reste, pourvu qu’on ait du courage, et qu’on ne se lasse point de chercher. En effet, ce qu’on nomme chercher et apprendre n’est absolument que se ressouvenir. Il ne faut donc point ajouter foi au propos fertile en disputes que tu as avancé ; il n’est propre qu’à engendrer en nous la paresse, et il n’y a que des lâches qui puissent se plaire à l’entendre. Le mien, au contraire, les pousse au travail et à la recherche. Ainsi je le tiens pour vrai ; et je veux en conséquence chercher avec toi ce que c’est que la vertu.

 

COMMENTAIRE

Socrate, après avoir accepté d'être comparé à un poisson torpille, invite Ménon à reprendre la recherche de la définition de la vertu. Celui-ci lui fait alors remarquer que l'on ne saurait chercher une vérité dont on n'a aucune idée et que, pour cette raison, l'on ne saurait pas même reconnaître, si l'on venait par hasard à la rencontrer. Socrate résume alors cet argument « fertile en disputes », autrement dit paradoxal, avancé par Ménon : d'un côté, l'homme ne peut chercher ce qu'il sait, car il est superflu de chercher ce que l'on connaît déjà, d'un autre côté, il ne peut pas non plus chercher ce dont il ne sait rien car alors il ignore ce qu'il lui faut chercher. Ce paradoxe célèbre, concernant les conditions de possibilité mêmes de la recherche de la vérité, est résolu dans le présent extrait par la doctrine de la réminiscence, que nous allons tenter d'expliquer.

Rappelant la parole des poètes, Socrate évoque ici le mythe pythagoricien de la transmigration des âmes et celui de la réminiscence, selon lequel l'âme humaine, à travers ses différentes incarnations, est immortelle, et pour cette raison connaît paradoxalement sans le savoir, les vérités qu'elle cherche à retrouver lorsqu'elle s'interroge.

Reprenons cette idée. Tout d'abord, comme le dit Socrate auparavant, l'âme est immortelle : "tantôt elle s'éclipse, ce qu'ils appellent mourir ; tantôt elle reparaît, mais elle ne périt jamais ". Ensuite, bien qu'elle ait une vie correspondant, à chaque fois, à son degré de bonté ou de méchanceté, toute âme a nécessairement connu la vérité dans un passé idéal : "il n'est rien qu'elle n'ait appris" dans l'autre "monde",  en effet, où, dégagée de son lien au corps et par conséquent des illusions qui en sont issues, l'âme peut librement retrouver le contact des idées avec lesquelles elle a un lien de parenté.

Deux choses peuvent donc ici être retenues.

Premièrement, Platon suppose qu'il existe une affinité naturelle entre l'âme et la vérité, entre le sujet connaissant et les idées .Voilà pourquoi la vertu, par exemple, nous est familière, nous pouvons la reconnaître immédiatement chez un autre alors même que nous ne la pratiquons pas et que nous sommes incapables de la définir. Parce qu'elle nous est familière, la vérité ne saurait donc être cherchée hors de soi. Le dialogue avec soi même comme avec autrui est seul à même de la faire apparaître, ce que montrera Socrate, dans la suite du texte, en interrogeant l'esclave de Ménon et en lui permettant de retrouver par lui même une proposition fondamentale de la géométrie - preuve que celui ci connaissait la vérité sans le savoir.

Deuxièmement, si l'âme, du fait de son union au corps, a oublié la vérité, c'est que celle-ci doit être retrouvée par le moyen actif du souvenir, par le « travail » et la « recherche » auxquels, pour finir, Ménon refusera de se livrer : la connaissance consiste donc à se ressouvenir, à chercher en soi les germes de la vérité effacée par d'autres intérêts. Toute ignorance n'est en fait qu'un oubli, oubli de soi même autant que de la vertu. 

 

 

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