SOCRATE. [...] Ainsi lâme étant immortelle,
étant dailleurs née plusieurs fois, et ayant vu ce qui se passe
dans ce monde et dans lautre en toutes choses, il nest rien
quelle nait appris. Il nest donc pas surprenant quà
légard de la vertu et de tout le reste, elle soit en état de se
ressouvenir de ce quelle a su antérieurement ; car, comme la nature
tout entière se tient, et que lâme a tout appris, rien nempêche
quen se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent
apprendre, on ne trouve de soi-même tout le reste, pourvu quon
ait du courage, et quon ne se lasse point de chercher. En effet,
ce quon nomme chercher et apprendre nest absolument que
se ressouvenir. Il ne faut donc point ajouter foi au propos fertile
en disputes que tu as avancé ; il nest propre quà engendrer
en nous la paresse, et il ny a que des lâches qui puissent se
plaire à lentendre. Le mien, au contraire, les pousse au travail
et à la recherche. Ainsi je le tiens pour vrai ; et je veux en conséquence
chercher avec toi ce que cest que la vertu.
COMMENTAIRE
Socrate, après avoir accepté d'être comparé à un poisson torpille, invite Ménon
à reprendre la recherche de la définition de la vertu. Celui-ci lui fait alors remarquer
que l'on ne saurait chercher une vérité dont on n'a aucune idée et que, pour cette
raison, l'on ne saurait pas même reconnaître, si l'on venait par hasard à la
rencontrer. Socrate résume alors cet argument « fertile en disputes », autrement dit
paradoxal, avancé par Ménon : d'un côté, l'homme ne peut chercher ce qu'il sait, car
il est superflu de chercher ce que l'on connaît déjà, d'un autre côté, il ne peut pas
non plus chercher ce dont il ne sait rien car alors il ignore ce qu'il lui faut chercher.
Ce paradoxe célèbre, concernant les conditions de possibilité mêmes de la recherche de
la vérité, est résolu dans le présent extrait par la doctrine de la réminiscence, que
nous allons tenter d'expliquer.
Rappelant la parole des poètes, Socrate évoque ici le mythe pythagoricien de la
transmigration des âmes et celui de la réminiscence, selon lequel l'âme humaine, à
travers ses différentes incarnations, est immortelle, et pour cette raison connaît
paradoxalement sans le savoir, les vérités qu'elle cherche à retrouver lorsqu'elle
s'interroge.
Reprenons cette idée. Tout d'abord, comme le dit Socrate auparavant, l'âme est
immortelle : "tantôt elle s'éclipse, ce qu'ils appellent mourir ; tantôt elle
reparaît, mais elle ne périt jamais ". Ensuite, bien qu'elle ait une vie
correspondant, à chaque fois, à son degré de bonté ou de méchanceté, toute âme a
nécessairement connu la vérité dans un passé idéal : "il n'est rien qu'elle
n'ait appris" dans l'autre "monde", en effet, où, dégagée de son
lien au corps et par conséquent des illusions qui en sont issues, l'âme peut librement
retrouver le contact des idées avec lesquelles elle a un lien de parenté.
Deux choses peuvent donc ici être retenues.
Premièrement, Platon suppose qu'il existe une affinité naturelle entre l'âme et la
vérité, entre le sujet connaissant et les idées .Voilà pourquoi la vertu, par exemple,
nous est familière, nous pouvons la reconnaître immédiatement chez un autre alors même
que nous ne la pratiquons pas et que nous sommes incapables de la définir. Parce qu'elle
nous est familière, la vérité ne saurait donc être cherchée hors de soi. Le dialogue
avec soi même comme avec autrui est seul à même de la faire apparaître, ce que
montrera Socrate, dans la suite du texte, en interrogeant l'esclave de Ménon et en lui
permettant de retrouver par lui même une proposition fondamentale de la géométrie -
preuve que celui ci connaissait la vérité sans le savoir.
Deuxièmement, si l'âme, du fait de son union au corps, a oublié la vérité, c'est
que celle-ci doit être retrouvée par le moyen actif du souvenir, par le « travail » et
la « recherche » auxquels, pour finir, Ménon refusera de se livrer : la connaissance
consiste donc à se ressouvenir, à chercher en soi les germes de la vérité effacée par
d'autres intérêts. Toute ignorance n'est en fait qu'un oubli, oubli de soi même autant
que de la vertu.