Ménon ou de la vertu, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait - Science et opinion droite

SOCRATE. […] Je dis cela en revenant sur la recherche que nous venons d’entreprendre et je trouve ridicule pour nous de n’avoir point aperçu que la science n’est pas le seul guide qui permette aux hommes de bien conduire leurs affaires ; c’est peut-être pour cela que nous échappe aussi la manière dont se forment les hommes de bien.

MÉNON. Que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE. Le voici. Nous avons eu raison d’admettre que les hommes vertueux doivent être utiles, et que la chose ne saurait être autrement. N’est-ce pas ?

MÉNON. Oui.

SOCRATE. Nous avons encore bien fait d’accorder qu’ils ne seront utiles qu’autant qu’ils conduiront bien les affaires.

MÉNON. Oui.

SOCRATE. Mais il paraît que nous avons eu tort de convenir qu’on ne peut bien gouverner les affaires sans sagesse.

MÉNON. Pourquoi aurions-nous eu tort ?

SOCRATE. Je vais te le dire. Si quelqu’un sachant le chemin qui conduit à Larissa, ou en tel autre endroit qu’il te plaira, se mettait lui-même sur cette route, et servait de guide à d’autres, ne le ferait-il pas d’une façon juste et bonne ?

MÉNON. Sans doute.

SOCRATE. Mais un autre qui se ferait une opinion juste de ce chemin, quoiqu’il n’y eût pas été et qu’il ne le sût pas, ne les conduirait-il pas bien aussi ?

MÉNON. Assurément.

SOCRATE. Et tant qu’il aura une opinion vraie sur les mêmes objets, dont l’autre a une pleine connaissance, il ne sera pas moins bon guide que lui, quoiqu’il atteigne le vrai par conjecture, et non par science, tandis que l’autre possède la science.

MÉNON. Soit.

SOCRATE. Ainsi l’opinion vraie ne dirige pas moins bien que la sagesse par rapport à la rectitude d’une action. Et voilà ce que nous avons omis d’examiner dans notre recherche sur la vertu, quand nous avons dit que la sagesse seule apprend à bien agir ; l’opinion vraie produit le même effet.

MÉNON. Tu as raison.

SOCRATE. L’opinion vraie n’est donc pas moins utile que la science.

MÉNON. Avec cette différence, Socrate, que celui qui dispose de la science arrive toujours à son but ; au lieu que celui qui n’a que l’opinion vraie, y parvient quelquefois, et quelquefois aussi le manque.

 

COMMENTAIRE

Dans les pages qui précèdent cet extrait, Ménon, peu soucieux au fond de connaître la définition de la vertu et préoccupé seulement de savoir si elle s'enseigne ou non et s'il pourra, par ce moyen, acquérir, comme son maître Gorgias, pouvoir et renommée, pose de nouveau cette question à Socrate. Celui ci observe alors que pour que la vertu s'enseigne, il faut qu'elle soit science car seule la science est susceptible d'être enseignée.

Remarquant cependant par la suite que, de fait, il n'existe pas d'homme capable d'enseigner la vertu ni par conséquent de maître de vertu, Socrate suggère alors que la vertu est, non pas une science, mais une « opinion droite » : ainsi prétend il, au début de cet extrait, que « la science n'est pas le seul guide qui permette aux hommes de bien conduire leurs affaires », bref, qu'il existe un bien en marge de la science, un « art de bien gouverner les affaires sans sagesse ». Pour cette raison la science - la connaissance - ne serait pas nécessaire à la vertu politique, l'opinion droite suffirait à guider l'action.

Pour illustrer cette idée, Socrate donne alors l'exemple de celui qui, "sachant le chemin qui conduit à Larissa", ne serait pas, au fond, un meilleur guide que celui qui, n'ayant jamais été dans cette ville de Thessalie réputée difficile d'accès, se ferait cependant une opinion juste du chemin à prendre. On peut donc atteindre la vérité non en vertu d'une connaissance, mais simplement par « conjecture », par hypothèse, et par conséquent fortuitement. Au regard de l'action, peu importe la science, seule compte l'efficacité - ce pour quoi d'après Socrate, l'opinion vraie équivaut à « la sagesse par rapport à la rectitude de l'action », elle n'est pas « moins utile que la science ». La vertu relèverait en ce sens de l'opinion droite, de la conviction aveugle lorsque celle ci coïncide par hasard avec la vérité. Or, comme le montre la fin de l'extrait, ce raisonnement est moins destiné, semble t-il, à révéler ce que pense Socrate qu'à inciter Ménon à le contester : « celui qui dispose du savoir arrive toujours à son but, au lieu que celui qui n'a que l'opinion vraie, y parvient quelquefois et quelquefois aussi le manque ». En d'autres termes l'opinion droite, parce qu'elle ne s'enracine dans aucun raisonnement, est fondamentalement incertaine et instable, à la différence du savoir. Voilà pourquoi Socrate ne peut qu'être ironique, lorsqu'il la rapporte à la vertu, à laquelle il tente vainement d' élever l'âme de Ménon, par le moyen du dialogue.

 

 

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