Qu'il s'agisse de discuter de la vertu, comme c'est le cas
dans le Ménon, de la justice ou de l'amour du vrai, le dialogue, tel qu'il est
conçu par Platon, apparaît comme la méthode la plus adaptée pour y parvenir. En effet,
pour le maître, Socrate, la présence d'autrui, ses objections ou son approbation, sont
un garant de la valeur de ses raisonnements : celui qui écoute ne doit rien accorder par
souci de plaire, et la vérité, si on parvient à la découvrir sur le thème recherché,
sera le bien de tous.
1 - La maïeutique
Mais le dialogue, grâce au personnage de Socrate, prend également un autre sens : le
philosophe compare son art, dans le Théétète, à celui de sa propre mère, qui
était sage femme, et se dit capable, sans être fécond lui même, d'accoucher les
esprits des trésors dont ils sont porteurs. Ces trésors ne viennent pas, en fait ,de
l'expérience, mais, comme le Ménon va l'exposer à travers la doctrine
célèbre de la réminiscence, de la présence en tout homme d'un savoir fondateur, d'une
capacité de discerner le vrai - capacité de réflexion dont il serait bien incapable de
dire quand il l'a apprise.
Socrate, pour sa part, se contente d'embarrasser ceux qui formulent des jugements trop
simplistes ou des raisonnements trop convenus, leur rappelant ainsi ce pouvoir de jugement
personnel qu'ils ont tendance à oublier en se soumettant à l'opinion. Voilà pourquoi
l'objet des dialogues platoniciens se présente en un sens comme une immense question,
rebondissant de fausse réponse en fausse réponse, et conduisant à la prise de
conscience d'une capacité qui est enfouie en chacun de nous.
2 - La théorie de la réminiscence
Le Ménon pose la question de savoir si la vertu s'enseigne, comme le prétendent les
sophistes (dont Gorgias, maître de Ménon). Le dialogue conduit peu à peu à l'idée que
si c'est le cas, ce n'est ni à leur manière, ni selon la définition qu'ils en donnent.
Mais le plan peut paraître décousu ; une introduction cherche à définir la vertu, et
c'est l'occasion de poser un problème de méthode : qu'est ce qu'une bonne définition ?
Puis on en vient à une définition apparemment satisfaisante (vouloir le bien et pouvoir
l'obtenir) mais qui se révèle embarrassante, car personne ne veut le mal et la puissance
est moralement indifférente (le pouvoir en lui même ne porte ni au bien ni au mal).
Ménon compare alors Socrate au poisson - torpille, qui paralyse ceux qui le touchent.
Puis on part sur une autre voie : comment chercher ce qu'on ignore ? Ne faut il pas en
avoir une certaine idée ? C'est l'occasion d'exposer la doctrine de la réminiscence,
selon laquelle toute âme contient en elle même, de toute éternité, un savoir oublié,
les germes de la vérité que le dialogue a pour fonction de faire apparaître et
développer. On s'aperçoit cependant qu'il n'y a pas de réminiscence nous donnant la
définition de la vertu. On s'engage alors dans une troisième voie, celle qui suit la
méthode des géomètres, et suppose des raisonnements hypothétiques : « Si tout bien
suppose un savoir, la vertu, qui est un bien, doit s'enseigner ». Or une dernière partie
du dialogue nous révèle que la vertu n'a, communément, ni maîtres ni disciples, et que
les plus admirés des grands hommes n'ont pas su l'enseigner . Il semble donc qu'elle
consiste en une simple « opinion droite », une sorte d'intuition irraisonnée de ce
qu'il faut faire, accordée seulement à certains.
3 - Enseigner la vertu ?
Comment comprendre cet enchevêtrement d'idées, parfois contradictoires ? Il est
évident à la fois que l'idée de Platon n'est pas de faire de la vertu une opinion
droite, puisqu'on veut élever la morale au rang de science, et que le passage sur la
réminiscence est essentiel, puisqu'il montre que Ménon ne saura véritablement si la
vertu s'enseigne que s'il renonce à ses ambitions initiales - celles d'acquérir pouvoir
et argent, comme le font les sophistes, en prétendant « enseigner la Vertu » -pour
chercher la vérité qui est en lui même, à l'état latent. C'était donc sans doute là
qu'était la vraie réponse de Socrate à la question d'origine, et l'embarras de Ménon
incité par Socrate à la réflexion, résulte de l'effort de réminiscence : connaître
une chose - ici la possibilité d'enseigner ou non la vertu - consiste à s'en
ressouvenir, ce qui ne peut se réaliser que par le moyen du dialogue et du
questionnement. C'est donc pour des raisons accidentelles, telle que l'incapacité de Ménon
à chercher durablement et de manière désintéressée ce qu'est la vertu, que l'on a
renoncé à cette voie. Mais on peut au moins lui faire comprendre que la vertu, telle
qu'il la conçoit, est une simple opinion droite, et il n'ira plus alors, prétendre
l'enseigner.
L 'intention polémique de Platon est alors manifeste : elle porte contre une vertu de
simple opinion, que sophistes et politiques conçoivent mal ou faussement .