Ménon ou de la vertu, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Analyse : Jean-Claude Fraisse, professeur d'histoire de la philosophie.
Dossier réalisé par Elizabeth Montlahuc.

 

Résumé

Qu'il s'agisse de discuter de la vertu, comme c'est le cas dans le Ménon, de la justice ou de l'amour du vrai, le dialogue, tel qu'il est conçu par Platon, apparaît comme la méthode la plus adaptée pour y parvenir. En effet, pour le maître, Socrate, la présence d'autrui, ses objections ou son approbation, sont un garant de la valeur de ses raisonnements : celui qui écoute ne doit rien accorder par souci de plaire, et la vérité, si on parvient à la découvrir sur le thème recherché, sera le bien de tous.

1 - La maïeutique

Mais le dialogue, grâce au personnage de Socrate, prend également un autre sens : le philosophe compare son art, dans le Théétète, à celui de sa propre mère, qui était sage femme, et se dit capable, sans être fécond lui même, d'accoucher les esprits des trésors dont ils sont porteurs. Ces trésors ne viennent pas, en fait ,de l'expérience, mais, comme le Ménon va l'exposer à travers la doctrine célèbre de la réminiscence, de la présence en tout homme d'un savoir fondateur, d'une capacité de discerner le vrai - capacité de réflexion dont il serait bien incapable de dire quand il l'a apprise.

Socrate, pour sa part, se contente d'embarrasser ceux qui formulent des jugements trop simplistes ou des raisonnements trop convenus, leur rappelant ainsi ce pouvoir de jugement personnel qu'ils ont tendance à oublier en se soumettant à l'opinion. Voilà pourquoi l'objet des dialogues platoniciens se présente en un sens comme une immense question, rebondissant de fausse réponse en fausse réponse, et conduisant à la prise de conscience d'une capacité qui est enfouie en chacun de nous.

2 - La théorie de la réminiscence

Le Ménon pose la question de savoir si la vertu s'enseigne, comme le prétendent les sophistes (dont Gorgias, maître de Ménon). Le dialogue conduit peu à peu à l'idée que si c'est le cas, ce n'est ni à leur manière, ni selon la définition qu'ils en donnent. Mais le plan peut paraître décousu ; une introduction cherche à définir la vertu, et c'est l'occasion de poser un problème de méthode : qu'est ce qu'une bonne définition ? Puis on en vient à une définition apparemment satisfaisante (vouloir le bien et pouvoir l'obtenir) mais qui se révèle embarrassante, car personne ne veut le mal et la puissance est moralement indifférente (le pouvoir en lui même ne porte ni au bien ni au mal). Ménon compare alors Socrate au poisson - torpille, qui paralyse ceux qui le touchent. Puis on part sur une autre voie : comment chercher ce qu'on ignore ? Ne faut il pas en avoir une certaine idée ? C'est l'occasion d'exposer la doctrine de la réminiscence, selon laquelle toute âme contient en elle même, de toute éternité, un savoir oublié, les germes de la vérité que le dialogue a pour fonction de faire apparaître et développer. On s'aperçoit cependant qu'il n'y a pas de réminiscence nous donnant la définition de la vertu. On s'engage alors dans une troisième voie, celle qui suit la méthode des géomètres, et suppose des raisonnements hypothétiques : « Si tout bien suppose un savoir, la vertu, qui est un bien, doit s'enseigner ». Or une dernière partie du dialogue nous révèle que la vertu n'a, communément, ni maîtres ni disciples, et que les plus admirés des grands hommes n'ont pas su l'enseigner . Il semble donc qu'elle consiste en une simple « opinion droite », une sorte d'intuition irraisonnée de ce qu'il faut faire, accordée seulement à certains.

3 - Enseigner la vertu ?

Comment comprendre cet enchevêtrement d'idées, parfois contradictoires ? Il est évident à la fois que l'idée de Platon n'est pas de faire de la vertu une opinion droite, puisqu'on veut élever la morale au rang de science, et que le passage sur la réminiscence est essentiel, puisqu'il montre que Ménon ne saura véritablement si la vertu s'enseigne que s'il renonce à ses ambitions initiales - celles d'acquérir pouvoir et argent, comme le font les sophistes, en prétendant « enseigner la Vertu » -pour chercher la vérité qui est en lui même, à l'état latent. C'était donc sans doute là qu'était la vraie réponse de Socrate à la question d'origine, et l'embarras de Ménon incité par Socrate à la réflexion, résulte de l'effort de réminiscence : connaître une chose - ici la possibilité d'enseigner ou non la vertu - consiste à s'en ressouvenir, ce qui ne peut se réaliser que par le moyen du dialogue et du questionnement. C'est donc pour des raisons accidentelles, telle que l'incapacité de Ménon à chercher durablement et de manière désintéressée ce qu'est la vertu, que l'on a renoncé à cette voie. Mais on peut au moins lui faire comprendre que la vertu, telle qu'il la conçoit, est une simple opinion droite, et il n'ira plus alors, prétendre l'enseigner.

L 'intention polémique de Platon est alors manifeste : elle porte contre une vertu de simple opinion, que sophistes et politiques conçoivent mal ou faussement . 

 


 

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