Erreur et illusion
SIGMUND FREUD (1856-1939)

Si l'erreur engage notre liberté et notre responsabilité, il reste que nous pouvons la résoudre "techniquement" : dès lors qu'on veut suivre les règles du vrai, il nous suffit de les connaître et de les respecter pour éviter ou corriger l'erreur. Tout autre est l'illusion, qui ne se dissipe pas une fois connue la vérité et semble indifférente à toute tentative de vérification. Plutôt alors que de l'expliquer, à l'instar de l'erreur, comme un simple défaut de vérité, ne faut-il pas en chercher les causes dans la puissance du désir, des passions et de l'imagination des hommes, souvent plus fortes que le simple souci de vérité ?

 

Une illusion n'est pas la même chose qu'une erreur, une illusion n'est pas non plus nécessairement une erreur. L'opinion d'Aristote, d'après laquelle la vermine serait engendrée par l'ordure - opinion qui est encore celle du peuple ignorant -, était une erreur ; de même l'opinion qu'avait une génération antérieure de médecins, et d'après laquelle le tabès aurait été la conséquence d'excès sexuels. Il serait impropre d'appeler ces erreurs des illusions, alors que c'était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes. La part du désir que comportait cette erreur est manifeste. On peut qualifier d'illusion l'assertion de certains nationalistes, assertion d'après laquelle les races indogermaniques seraient les seules races humaines susceptibles de culture, ou bien encore la croyance d'après laquelle l'enfant serait un être dénué de sexualité, croyance détruite pour la première fois par la psychanalyse. Ce qui caractérise l'illusion, c'est d'être dérivée de désirs humains ; elle se rapproche par là de l'idée délirante en psychiatrie, mais se sépare aussi de celle-ci même si l'on ne tient pas compte de la structure compliquée de l'idée délirante. L'idée délirante est essentiellement - nous soulignons ce caractère - en contradiction avec la réalité ; l'illusion n'est pas nécessairement fausse, c'est-à-dire irréalisable ou en contradiction avec la réalité. Une jeune fille de condition modeste peut par exemple se créer l'illusion qu'un prince va venir la chercher pour l'épouser. Or ceci est possible ; quelques cas de ce genre se sont réellement présentés (…). Ainsi, nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d'un désir est prévalente, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité, tout comme l'illusion elle-même renonce à être confirmée par le réel.

Sigmund FREUD, L'avenir d'une illusion (1907), trad. M. Bonaparte, P.U.F., 1971, pp. 44-45.

 

 

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