L'origine intemporelle
du mal
KANT (1724-1804)
L'origine du mal doit être
recherchée dans la seule liberté. Or celle-ci échappe par principe à
l'ordre déterminé du temps. Il n'existe donc pas d'origine assignable
(connaissable) au mal ; il faut se le représenter, ainsi que tout acte
libre, comme radicalement nouveau.
Quelle que soit d'ailleurs l'origine du mal
moral dans l'homme, la plus inadéquate de toutes les façons de se représenter sa
diffusion et la propagation de celui-ci dans tous les membres de notre espèce et dans
toutes les générations consiste à se le représenter comme nous étant venu de nos
premiers parents par hérédité (
).
Toute mauvaise action, quand on en
recherche l'origine rationnelle, doit être considérée comme si l'homme y était arrivé
directement, de l'état d'innocence ; car quelle qu'ait été sa conduite antérieure et
quelles que soient aussi les causes naturelles agissant sur lui, qu'elles se trouvent en
lui ou hors de lui, peu importe, son action est cependant libre et nullement déterminée
par une quelconque de ces causes ; elle peut donc et doit toujours être jugée comme un
usage originel de son arbitre. Il aurait dû ne pas l'accomplir quelles qu'aient
été les circonstances temporelles et les connexions dans lesquelles il a pu se trouver ;
car aucune cause du monde ne fera qu'il cesse d'être agissant librement. Nous ne pouvons
donc pas nous enquérir de l'origine temporelle de cette action, mais simplement de
son origine rationnelle pour déterminer et si possible, expliquer d'après elle le
penchant, c'est-à-dire le fondement subjectif universel, qui nous fait admettre une
transgression dans notre maxime (
).
Emmanuel Kant, La religion
dans les limites de la simple raison, I, 4, Ed. Vrin, trad. J. Gibelin revue par M.
Naar, 1983, pp. 82-83.