L'homme est l'unique auteur
du mal
J.-J. ROUSSEAU (1712-1778)
Rousseau s'en prend ici
aux plaintes qui nous font attribuer à la nature l'origine de nos maux.
C'est en réalité la dégénérescence de nos facultés qui nous rend sensibles
à nos malheurs. Tout comme la faute, la souffrance n'a d'autre réalité
que celle que l'homme lui accorde.
C'est l'abus de nos facultés qui nous rend
malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le
mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos
vices, qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous
fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'est-elle pas un signe que la machine se
dérange, et un avertissement d'y pourvoir ? La mort
Les méchants
n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre ? Qui est-ce qui voudrait toujours vivre ? La
mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne
souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sujet
à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni
ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors
elle n'est plus un mal pour lui. (
) Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance
doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie
déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu'on sent, on ajoute celui
qu'on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la
veut fuir, plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant
contre la nature des maux qu'on s'est faits en l'offensant.
Homme, ne cherche plus l'auteur du mal ;
cet auteur, c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu
souffres, et l'un et l'autre te vient de toi. (
) Ôtez nos funestes progrès, ôtez
nos erreurs et nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien.
Jean-Jacques Rousseau, Émile
ou De l'éducation, IV ("Profession de foi du vicaire savoyard"), Ed.
Flammarion, coll. "G.F.", 1966, p. 366.