Les deux justices
ALAIN (1868 - 1961)
Reprenant la distinction
aristotélicienne entre justice corrective (ou mutuelle) et justice distributive,
Alain explique pourquoi elles sont toutes deux nécessaires, mais aussi
pourquoi la première est supérieure à la seconde en ce que celle-là
assigne aux hommes un idéal qu'ils doivent s'efforcer d'atteindre, tandis
que celle-ci les renvoie à un ordre établi.
Quelle étonnante ambiguïté dans la
notion de Justice. Cela vient sans doute principalement de ce que le même mot s'emploie
pour désigner la Justice Distributive et la Justice Mutuelle. Or ces deux fonctions se
ressemblent si peu, que la première enferme l'inégalité, et la seconde l'égalité.
Je fais un marché avec un autre homme ; et
avant de conclure, je m'occupe à rechercher s'il n'y a point quelque inégalité entre
nous, qui le détermine à faire contrat avec moi. Par exemple, si, au sujet du cheval que
je lui vends, il ignore quelque chose que moi je sais, je dois l'instruire avant qu'il
signe. Egalité ; justice mutuelle.
Je suis membre d'un jury pour les chevaux ;
j'ai à dire quel est l'éleveur qui mérite la récompense ; je la lui donne. Inégalité
; justice distributive.
J'enseigne les mathématiques. J'ai en face
de moi des enfants que je juge également dignes d'être instruits quoiqu'ils n'aient pas
tous les mêmes aptitudes. (
) Je travaille à les rendre égaux, et je les traite
tous comme mes égaux, malgré la nature, malgré les antécédents, contre les dures
nécessités. Egalité ; justice mutuelle.
J'examine des candidats pour l'Ecole
polytechnique. (
) J'ai de bons postes à donner, mais en petit nombre. Aux plus
forts. Et je donne des rangs. Inégalité ; justice distributive.
Un juge siège comme arbitre dans un
procès au civil. (
) J'ai de bons postes à donner, mais en petit nombre. Aux plus
forts. Et je donne des rangs. Inégalité ; justice distributive.
Un juge siège comme arbitre dans un
procès au civil. (
) Si l'un des contractants est évidemment naïf, ignorant ou
pauvre d'esprit, le juge annule ou redresse le contrat. Egalité ; justice mutuelle. Ici
le pouvoir du juge n'est que pour établir l'égalité.
Le même juge, le lendemain, siège comme
gardien de l'ordre et punisseur. Il pèse les actes, la sagesse, l'intention, la
responsabilité de chacun ; il pardonne à l'un ; il écrase et annule l'autre, selon le
démérite. Inégalité ; justice distributive.
Les deux fonctions sont nécessaires. Mais
il me semble que la Justice Distributive a pour objet l'ordre et n'est qu'un moyen ;
tandis que la Justice Mutuelle est par elle-même un idéal, c'est-à-dire une fin pour
toute volonté droite. Le vrai nom de la première serait Police ; et le beau nom de
Justice ne conviendrait qu'à l'autre.
ALAIN, Propos du 16
juillet 1912, coll. "Bibliothèque de La Pléiade", Ed. Gallimard, 1956, pp.
136-137.