Du contrat social (Livres I et II), Rousseau
Classiques Hatier de la philosophie

 

Troisième extrait - De l'état civil

" Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. "

L. 1, Chap. 8 (pp 26-27)

 

Questions

1 - Quelles sont les notions en jeu dans le texte ?

La liberté, la société, les échanges.

2 - Situez le passage.

Bien que, comme on l'a vu plus haut, il ne s'agisse pas d'étudier ce qui a pu ni ce qui a dû se produire, Rousseau décrit cependant le moment du contrat, au chapitre VI, comme un événement, un passage de l'état de nature à l'état civil, l'acte "par lequel un peuple est un peuple"- c'est à dire se constitue comme souverain (auteur des lois auxquelles il obéit). Au chapitre VIII, dont fait partie cet extrait, Rousseau indique quelles sont les conséquences morales de la souveraineté : l'homme cesse de n'être guidé que par ses appétits pour obéir aux règles du droit. La question est alors de savoir s'il gagne vraiment l'équivalent de ce qu'il perd, si l' état de nature, en d'autres termes, ne lui était pas plus avantageux.

3 - Quelle est la thèse du texte ?

La thèse du texte est que l'homme, par le contrat, gagne largement l'équivalent de ce qu'il perd : par le contrat, l'homme échange sa liberté naturelle contre une liberté civile et morale, et un pouvoir illimité de possession sur tout ce qu'il désire et "peut atteindre", contre la propriété .

4 - Cet échange est-il vraiment avantageux ?

Oui, c'est ce que Rousseau veut montrer ici en décrivant, dans la seconde phrase, la liberté naturelle et la possession de manière restrictive : la liberté naturelle "n'a pour bornes que les forces de l'individu", la possession "n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant". En d'autres termes, l'homme solitaire à l' état de nature, guidé par ses seuls appétits, possède un pouvoir qui n'est borné ni par celui d'autrui, ni par la résistance que la réalité pourrait opposer à ses désirs ou à son imagination. N'ayant encore ni imagination ni désirs et une raison à l'état de virtualité, son pouvoir est borné à ses propres forces, à ses besoins par conséquent. Quant à la possession, elle est, tant qu'un contrat n'est pas passé entre les hommes, le simple "effet de la force". Elle résulte du pouvoir de celui qui, le premier, s'empare d'une terre : le "droit du premier occupant", comme le dit Rousseau dans le chapitre suivant, "quoique plus réel que le droit du plus fort, ne devient un vrai droit qu'après l'établissement de celui de propriété", c'est à dire lorsqu'il est fondé sur un "titre positif", titre que seul confère l'Etat. En outre, on en prend possession par "le travail et la culture" et ne le conserve que pour subvenir à ses besoins.

Enfin, L'homme gagne encore et surtout la liberté morale, soit la capacité par la raison, de se donner à lui même sa loi (de fixer les règles de son action) plutôt que de céder, comme à l'état sauvage, à "l'impulsion du seul appétit"- de se soumettre, en d'autres termes aux lois que la nature lui prescrit.

 

 

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