La justice, c'est le débat,
non la loi, ni la majorité
Claude LEFORT (né en 1924)
Rousseau se situait dans
la perspective d'une fondation de la démocratie, dont les lois devraient
à ses yeux constituer le socle définitif et inébranlable. Mais la démocratie
moderne, dont nous parle ici Claude Lefort, ne peut continuer de vivre
qu'à condition d'ouvrir l'espace d'un débat permanent.
(
) A la notion d'un régime réglé
par des lois, d'un pouvoir légitime, la démocratie moderne nous invite à substituer
celle d'un régime fondé sur la légitimité d'un débat sur le légitime et
l'illégitime - débat nécessairement sans garant et sans terme (
).
La légitimité du débat sur le légitime
et l'illégitime suppose, répétons-le, que nul n'occupe la place du grand juge.
Précisons : nul, c'est-à-dire ni un homme, investi d'une autorité suprême, ni un
groupe, fût-il la majorité. Or, la négation est opérante : elle supprime le juge, mais
rapporte la justice à l'existence d'un espace public - un espace tel que chacun est
suscité à parler, à entendre, sans être assujetti à l'autorité d'un autre ; que ce
pouvoir qui lui est donné, il est induit à le vouloir. C'est la vertu de cet
espace, toujours indéterminé, car il n'est la propriété de personne, mais seulement à
la mesure de ceux qui se reconnaissent en lui et lui donnent sens, de laisser se propager
le questionnement du droit. Qu'en fonction de celui-ci une majorité se forme, ici et
maintenant, qui livre une réponse tenant lieu de vérité, aucun artifice ne saurait
l'empêcher. Et qu'un homme, fût-il seul, soit en droit de dénoncer la vanité ou le
tort de cette réponse, voilà seulement qui confirme l'articulation de la liberté et du
droit, l'irréductibilité de la conscience du droit à l'opinion : la majorité, non
l'espace public, se révèle alors éventuellement en défaut. La dégradation du droit ne
réside pas dans les erreurs de la majorité, elle résulterait de celle de l'espace
public lui-même, s'il s'avérait qu'en l'absence du débat qui lui est attaché, une
opinion massive, compacte, constante, décidait dans la nuit, au lieu que des majorités
se fassent et se défassent, et que les péripéties de l'échange et du conflit
entretiennent l'inquiétude et l'heureuse division des convictions.
Claude LEFORT, Essais sur
le politique (XIXe-XXe siècle), Coll. "Esprit", Ed.
du Seuil, 1986, pp. 53 et 55.