Gorgias, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait (455d-456c), p. 25-26

GORGIAS. Mais je vais essayer, Socrate, de te faire voir clairement toute la puissance de la rhétorique. Tu m'as en effet parfaitement ouvert la voie. Tu sais bien que ces arsenaux,(e) ces murs d'Athènes et l'aménagement des ports ont vu le jour grâce aux conseils de Thémistocle, et aussi à ceux de Périclès, mais non pas grâce aux conseils des hommes de métier.

SOCRATE. On le dit, Gorgias, à propos de Thémistocle. Quant à Périclès, je l'ai moi-même entendu donner son avis pour la construction du mur intérieur.

GORGIAS. (456a) Et quand il s'agit de faire les choix que tu évoquais tout à l'heure, Socrate, regarde : ce sont les orateurs qui donnent des conseils et dont les avis emportent les suffrages dans ces domaines.

SOCRATE. C'est même parce que j'en suis étonné, Gorgias, que je te demande depuis longtemps quelle peut bien être cette puissance de la rhétorique. Elle m'apparaît avoir une étendue divine, quand je l'examine sous cet angle.

GORGIAS. Si tu savais tout, Socrate, tu saurais qu'elle rassemble pour ainsi dire sous sa tutelle toutes les puissances. (b) Je vais t'en donner une belle preuve : il m'est en effet arrivé souvent de me rendre avec mon frère ou d'autres médecins auprès de malades qui ne voulaient pas avaler un médicament ni se laisser charcuter ou cautériser par le médecin ; quand le médecin n'arrivait pas à les persuader, moi j'y arrivais par le seul art de la rhétorique. Qu'un orateur et un médecin se rendent dans la cité que tu voudras, s'il faut débattre lors d'une assemblée ou d'une quelconque autre réunion publique pour savoir lequel d'entre les deux on doit choisir comme médecin, je dis que (c) le médecin ne comptera pour rien, et qu'on choisira celui qui est capable de parler, s'il le veut bien. Et quel que soit l'homme de métier que lui opposerait le débat, l'orateur persuaderait qu'on le choisisse lui plutôt que n'importe qui d'autre ; car il n'y a pas de sujet sur lequel l'orateur ne parlerait de façon plus persuasive que n'importe quel homme de métier devant une foule. Tant est grande et belle la puissance de notre art

Questions

1- Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

Le langage, le pouvoir, la justice, la vérité

2- Quelles sont la nature et la fonction de la rhétorique, d'après l'exemple du médecin donné par Gorgias ?

La rhétorique a pour fonction de persuader autrui. Il ne suffit pas d'être compétent comme peut l'être un médecin, pour convaincre son patient de suivre tel ou tel traitement, il faut encore être convaincant par le discours ou la parole, par la manière de présenter le traitement proposé, en un mot, par "un savoir parler". Cela nous renvoie à ce qu'on appelle aujourd'hui la nécessité de soigner "la communication" pour mieux convaincre un patient (si on est médecin ou psychiatre), un client, un fournisseur (si on est une entreprise), des concitoyens si on fait de la politique...

3- Pourquoi Socrate dit-il que la rhétorique lui semble avoir "une étendue divine" ?

Il veut dire par-là qu'il semble y avoir une magie du pouvoir des mots...
Le Gorgias historique, dans l'Éloge d'Hélène, montre que la parole est à même de troubler l'âme, de l'envoûter, de l'enthousiasmer, de l'indigner, bref de susciter en elle tous les états possibles, comme c'est le cas en poésie : le langage semble alors doté d'une puissance particulière, comparable à celle d'un dieu agissant sur nos âmes.

 

 

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