Gorgias, Platon
Classiques Hatier de la philosophie

Troisième extrait (483e-484b), p. 87-88

Calliclès (à Socrate). [...] (Polos) t'a accordé que (e) commettre l'injustice est plus laid que la subir. En effet, à cause de cette concession, il s'est laissé prendre dans tes discours et s'est laissé museler par toi, la honte le retenant de dire ce qu'il pensait. Car toi, en fait, Socrate, sous couvert de poursuivre la vérité, tu nous ramènes à ce genre d'insupportables ficelles de démagogues : "Selon la nature, ce n'est pas beau, mais ça l'est selon la loi". Or le plus souvent, ces deux choses, la nature et la loi, se contredisent. Dès lors, si on cède à la honte et qu'on n'ose pas dire ce qu'on pense, (483a) on est amené nécessairement à se contredire. Point faible que tu as, toi aussi, observé et qui te permet habilement de pervertir la discussion : si on te parle en se plaçant du point de vue de la loi, tu interroges subrepticement en te plaçant du point de vue de la nature, et si on te parle de ce qui est conforme à la nature, tu interroges sur ce qui est conforme à la loi. Par exemple tout à l'heure à propos de cette injustice commise ou subie, Polos disait ce qui était plus laid selon la loi ; toi, tu traquais la loi en te plaçant du point de vue de la nature. Selon la nature, en effet, est plus laid, chaque fois, ce qui est aussi plus désavantageux : subir l'injustice ; (b) mais selon la loi, ce qui est plus laid c'est de la commettre. Subir l'injustice, voilà un malheur qui n'est même pas le fait d'un homme, mais le fait d'un esclave pour qui mourir vaut mieux que vivre, et qui, alors qu'il subit les injustices et les outrages, n'est pas capable de venir au secours de lui-même ni de personne d'autre qui lui serait cher. Mais ce sont les faibles gens et le grand nombre qui, à mon avis, établissent les lois. Or c'est en vue d'eux-mêmes et de leur propre intérêt qu'ils établissent les lois (c) et qu'ils distribuent les louanges et les blâmes. Ils effraient ceux qui sont les plus forts et ceux qui sont capables d'avoir l'avantage, et, pour qu'ils n'aient pas l'avantage, ils disent qu'il est laid et injuste d'avoir une plus grande part que les autres, et que c'est cela se conduire injustement : chercher à avoir plus que les autres ; car eux sont très contents, je pense, s'ils sont à égalité avec les autres, alors qu'ils leur sont inférieurs. Voilà pourquoi la loi dit qu'il est injuste et laid de chercher à avoir l'avantage sur le grand nombre, et que c'est cela qu'on appelle commettre l'injustice. (d) La nature, elle, à mon avis, montre au grand jour, en revanche, qu'il est juste que le meilleur ait plus que le moins bon et que le plus capable ait plus que le moins capable. Elle fait ressortir avec évidence qu'il en va partout ainsi, chez les autres animaux et, parmi les hommes, dans toutes les cités et toutes les familles, que la marque de ce qui est juste, c'est que le meilleur commande à l'inférieur et qu'il ait plus que lui. (e) De quel droit, en effet, Xerxès a-t-il envoyé son armée en Grèce, et son père contre les Scythes ? Et on pourrait citer mille exemples de ce genre. Mais ces hommes, je pense, agissent selon la nature, selon la nature du droit, et, par Zeus, selon la loi de la nature, bien qu'elle ne soit pas conforme sans doute à celle que nous établissons. En façonnant les meilleurs et les plus forts d'entre nous, en les prenant dès leur jeune âge comme des lionceaux (484a) pour les ensorceler et les embobiner, nous en faisons des esclaves ; nous leur disons qu'il faut être à égalité avec les autres, et que c'est cela qui est beau et juste. Mais, à mon avis, qu'il advienne un homme qui ait une nature assez puissante pour secouer tout ce fatras, le faire voler en éclat, s'en échapper, fouler aux pieds nos écrits, nos sortilèges, nos incantations et nos lois, toutes contraires à la nature, voilà notre esclave rebelle qui se dresserait en maître, (b) et brillerait alors de tous ses feux le droit de la nature.

Questions

1- Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?

La justice, le droit, la nature, l'État, la liberté, le pouvoir.

2 - Que signifie la distinction qu'établit ici Calliclès entre le juste selon la nature et le juste selon la loi ?

Ce qui est juste selon la nature c'est que le plus fort et le meilleur l'emporte sur le plus faible et le plus médiocre. On peut prendre une illustration contemporaine : il serait juste selon la nature que les blancs aux États-Unis l'emportent sur les noirs, puisque la nature semble avoir fait les premiers plus forts que les seconds. Calliclès préfigure ainsi un point de vue naturaliste d'extrême droite.
À cela on oppose un point de vue démocratique : les hommes sont égaux devant la loi et grâce à la loi, qui est là pour empêcher que les plus forts économiquement, matériellement, militairement, politiquement... l'emportent sur les autres. Cela suppose qu'on distingue implicitement entre "plus fort" et "meilleur". C'est en effet là-dessus que Socrate reprend ensuite Calliclès, en lui montrant que les deux termes ne sont pas synonymes.
La loi, imposée à Athènes par le peuple et forçant à l'égalité des citoyens devant la loi, est donc, aux yeux de Calliclès, un moyen pour les médiocres et les plus faibles de se défendre de la force et du pouvoir des meilleurs et des plus forts. La loi est ainsi un artifice empêchant la justice de la nature de s'imposer.

3 - Pourquoi Calliclès fait-il de cette distinction entre la justice selon la nature et la justice selon les lois l'origine du malentendu entre Socrate et Polos ?

Polos a reconnu qu'il était peut-être plus beau de subir l'injustice que de la commettre mais qu'il était en tout cas plus avantageux (plus utile et plus agréable) de la commettre. Socrate l'a réfuté en montrant que ce qui était plus beau était soit utile soit agréable soit les deux... Or selon Calliclès, Polos distinguait en réalité implicitement deux plans : sur le plan des lois (de la justice, de la morale) il est plus beau de subir l'injustice que de la commettre, mais sur le plan de la nature (de ce qui est avantageux pour vivre et vivre heureux) il vaut mieux la commettre que la subir. Socrate aurait donc mis sur le même plan les lois et la nature, alors qu'ils s'opposent nécessairement - ce que, d'après Calliclès, Polos n'a pas su voir.

4- Que veut dire Calliclès lorsqu'il affirme que "En façonnant les meilleurs et les plus forts d'entre nous, en les prenant dès leur jeune âge comme des lionceaux pour les ensorceler et les embobiner, nous en faisons des
esclaves" ?

Nous sommes dans la démocratie athénienne. Selon Calliclès, on éduque les "meilleurs", ceux-là mêmes qui se distinguent des autres par leur naissance (par leur supériorité naturelle), leur talent, leur force de caractère, et on leur dit en les éduquant, à travers un discours moral, civique et religieux... (qui consiste à les "embobiner") qu'ils ne sont pas meilleurs mais égaux aux autres ! Ainsi on fait des êtres qui auraient dû devenir des lions... des agneaux bêlants. On dresse des lionceaux pour en faire des moutons de Panurge.

 

 

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