La continuelle marche en avant du désir
Thomas HOBBES (1588-1679)

Le désir attestant la dynamique propre de la nature humaine, il est impossible de cesser de désirer autrement qu'en cessant de vivre. Aussi la félicité ne consiste-t-elle pas dans l'absence de désirs, mais dans la poursuite infinie des objets qu'il recherche.

L'appétit ou le désir étant le commencement du mouvement animal qui nous porte vers quelque chose qui nous plaît, la cause finale de ce mouvement est d'en atteindre la fin que nous nommons aussi le but ; et lorsque nous atteignons cette fin, le plaisir qu'elle nous cause se nomme jouissance. Ainsi le bien (bonum) et la fin (finis) sont la même chose envisagée diversement.

Parmi les fins, les unes sont nommées prochaines et les autres éloignées ; mais lorsqu'on compare les fins les plus prochaines avec les plus éloignées, on ne les appelle plus des fins mais des moyens ou des voies pour parvenir. Quant à la fin la plus éloignée dans laquelle les anciens philosophes ont placé la félicité, elle n'existe point dans le monde, et il n'y a pas de voie qui y conduise ; car tant que nous vivons nous avons des désirs, et le désir suppose toujours une fin. Les choses qui nous plaisent comme des moyens ou des voies pour parvenir à une fin sont appelées utiles ou profitables ; leur jouissance se nomme usage, et celles qui ne nous rendent aucun profit s'appellent vaines.

Puisque nous voyons que tout plaisir est appétence et suppose une fin ultérieure, il ne peut y avoir de contentement qu'en continuant d'appéter. Il ne faut donc pas être émerveillés que les désirs des hommes aillent en augmentant à mesure qu'ils acquièrent plus de richesses, d'honneurs ou de pouvoir ; et qu'une fois parvenus au plus haut degré d'un pouvoir quelconque, ils se mettent à la recherche de quelque autre tant qu'ils se jugent inférieurs à quelque autre homme. Voilà pourquoi, parmi ceux qui ont joui de la puissance souveraine, quelques-uns ont affecté de se rendre éminents dans les arts. C'est ainsi que Néron s'est adonné à la musique et à la poésie ; l'empereur Commode s'est fait gladiateur (...). C'est avec raison que les hommes éprouvent du chagrin quand ils ne savent que faire. Ainsi la félicité, par laquelle nous entendons le plaisir continuel, ne consiste point à avoir réussi mais à réussir.

Thomas HOBBES, De la nature humaine (1640), VII, § 4-6
Trad. Baron d'Holbach, Éd. Babel, 1997, p. 54-55.

 

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