Kant oppose le déterminisme des plaisirs, représenté
ici par Épicure, et la morale de la raison qu'il veut faire prévaloir.
Le désir n'est pas immoral, mais aucun mobile sensible ne saurait
entrer dans le principe de l'action morale. Celle-ci se fonde sur le
seul motif rationnel, sans aucune considération de l'agréable
ou du désagréable qui pourrait se présenter à
la faculté de désirer. En termes kantiens, il faut donc
enlever toute "°matière°" (tout contenu) à
la faculté de désirer pour ne s'attacher qu'à la
"°forme°" de l'action (sa conformité à
la loi.
Si, avec Épicure, nous ne retenons dans la vertu,
comme détermination de la volonté, que le simple plaisir
qu'elle promet, nous ne pouvons ensuite lui reprocher de considérer
ce plaisir comme tout à fait de même nature que les plaisirs
des sens les plus grossiers ; car il n'y a aucune raison de le blâmer
d'avoir attribué uniquement aux sens corporels les représentations
par lesquelles ce sentiment serait excité en nous. Il a recherché
la source de beaucoup d'entre elles, autant qu'on peut le conjecturer,
aussi bien dans l'usage de la faculté supérieure de connaître
; mais cela ne l'empêchait pas et ne pouvait pas non plus l'empêcher
de considérer, une fois ce principe posé, même le
plaisir que nous procurent ces représentations assurément
intellectuelles, et par lequel seul elles peuvent être des principes
déterminants de la volonté, comme étant tout à
fait de même nature que les autres plaisirs. Être conséquent
est l'obligation principale d'un philosophe, et c'est ce que l'on rencontre
le moins souvent. (...) Le principe du bonheur personnel, quelque grand
usage qu'on y fasse également de l'entendement et de la raison,
ne comprendrait cependant en soi, pour la volonté, aucun principe
déterminant que ceux qui sont conformes à la faculté
de désirer inférieure ; et alors, ou bien il n'existe
pas de faculté de désirer supérieure, ou bien la
raison pure doit être pratique par elle seule, c'est-à-dire
que, sans présupposition d'un sentiment quelconque, donc sans
représentation de l'agréable ou du désagréable
comme de la matière de la faculté de désirer, qui
d'ailleurs est toujours une condition empirique des principes, elle
doit pouvoir déterminer la volonté par la seule forme
de la règle pratique. C'est alors seulement que la raison, et
uniquement en tant qu'elle détermine par elle-même la volonté
(qu'elle n'est pas au service des inclinations) est une véritable
faculté de désirer supérieure, à laquelle
est subordonnée celle qui est pathologiquement déterminable,
et qu'elle est réellement, spécifiquement même,
distincte de cette dernière ; de sorte que, si les impulsions
de celle-ci se mêlent à elle le moins du monde, ce mélange
porte atteinte à sa force et à sa supériorité,
de même que le moindre facteur d'ordre empirique introduit comme
condition d'une démonstration mathématique, en diminue
et en anéantit la dignité et la vigueur. Dans une loi
pratique, la raison détermine la volonté immédiatement,
non par l'entremise d'un sentiment de plaisir ou de peine, fût-il
suscité par cette loi ; et c'est seulement parce qu'elle peut
être pratique comme raison pure qu'il lui devient possible d'être
législatrice.
Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique
(1788)
Trad. L. Ferry & H. Wismann, Éd. Gallimard, collection "°Folio°",
1985, p. 44-45.