Le
désir
Fabien Lamouche
Profil
Notions philosophiques n° 789
Le désir et le savoir
Éprouvé avant dêtre
pensé, le désir nous invite cependant à conférer
une valeur, voire un sens, au monde qui nous entoure. La philosophie
ambitionne de marquer une distance par rapport au désir pour
mieux le comprendre. Car dans le moment où nous désirons,
nous sommes tout entiers à notre désir, cest-à-dire
dénués de capacité critique par rapport à
lui. Le premier acte du savoir consiste alors à relativiser lobjet
du désir pour tenter de comprendre ce qui nous fixe à
lui, parfois jusquà lobsession.
Ni lobjet, ni la satisfaction ne suffisent dailleurs à
expliquer la structure du désir, qui se perpétue indéfiniment
: il apparaît ainsi que lobjet du désir nest
pas sa cause mais sa simple occasion, et que le désir peut être
compris comme un effort, un mouvement qui ne cesse quà
la mort et qui institue dans la nature humaine une dynamique décisive
(voir extrait 1). Mais en nous " connectant " sur lextérieur,
le désir peut aller jusquà nous " aliéner
", cest-à-dire nous perdre hors de nous-mêmes.
Cette perte de soi-même invite à sinterroger sur
le sujet désirant : qui désire ? Le désir nest-il
quun tyran ? Peut-on, et doit-on, se libérer de lui ?
Le désir prétend décider de la valeur des objets
désirés, ce qui le rend indissociable dune forme
dillusion. Or, lillusion représente un obstacle plus
grand à la raison que la simple erreur, précisément
parce quelle se fonde sur un désir. Renoncer à une
illusion, cest renoncer à soi, à ce que lon
a voulu croire et qui a accompagné chacune de nos espérances.
Le désir et sa fin
Le désir est paradoxal dans la mesure
où il ne désire que sa propre fin, sa mort comme désir.
Tel est le sens du rapport traditionnel établi entre désir
et plaisir : le plaisir marque laccomplissement du désir,
mais aussi son terme. Le moment de la satisfaction est donc aussi le
moment de vérité : le sujet se rend compte si, véritablement,
cela " valait la peine ". Car le désir est indissociable
dune tension, dune attente, bref, dune souffrance.
Or, le moment de la satisfaction, qui est dabord un moment darrêt,
coïncide souvent avec une déception et une reprise du désir.
Tout se passe comme si le but du désir nétait pas
la satisfaction, mais la continuation du désir. Cest le
sens, chez Platon, de limage du " tonneau des Danaïdes
" (Gorgias), quon sefforce de remplir alors quil
est percé. Excessif et assujetti à linstabilité
de son objet, le désir sensible apparaît contradictoire
et dangereux. Platon invite ainsi à se tourner vers le désir
authentique, proprement philosophique, celui pour la vérité,
qui est éternelle et stable (voir extrait 2).
Le désir et laction
Le désir peut être synonyme
de servitude dans la mesure où il prétend à lexclusivité
et nous détermine à agir dune certaine manière,
tout comme les objets naturels sont déterminés par leur
cause. Or, le déterminisme soppose à la liberté.
De ce point de vue, le désir semble inconciliable avec la morale.
Mais il semble bien difficile de penser laction indépendamment
du désir qui la motive. Le désir nest pas seulement
manque ou besoin, il est aussi énergie, mobile.
Faut-il alors en conclure que nous ne ferions rien que nous ne désirions
dabord, et donc que nous ne serions pas libres ? Ce serait oublier
que désirer nest pas vouloir, et quil est possible,
comme le montre Kant (voir extrait 3), dagir librement, indépendamment
de ce qui détermine notre sensibilité. À linverse
du désir, la volonté libre ne dépend pas des objets
quelle rencontre, mais elle produit la loi morale, qui ne dépend
pas de nos inclinations sensibles. Ce qui na pas pour effet dopposer
désir et liberté, mais de reconnaître ce qui revient
à chacun, et ainsi de ne pas " diaboliser " le désir,
de ne pas le considérer comme " lindésirable
" en nous.
Extraits à lire
:
-
Thomas Hobbes : La continuelle marche
en avant du désir
-
Platon : La vérité du
désir est l'amour de la pensée
-
Emmanuel Kant : Désir et raison
pratique