Dans ce texte, Platon cherche à promouvoir la
vérité du désir comme désir philosophique
: nous ne pourrons réaliser ce dernier qu'en nous arrachant à
ces faux désirs que sont les sollicitations incessantes du corps.
Tant que nous aurons le corps, et qu'un mal de cette
sorte restera mêlé à la pâte de notre âme,
il est impossible que nous possédions jamais en suffisance ce
à quoi nous aspirons ; et, nous l'affirmons, ce à quoi
nous aspirons, c'est le vrai. Le corps en effet est pour nous source
de mille affairements, car il est nécessaire de le nourrir ;
en outre, si des maladies surviennent, elles sont autant d'obstacles
dans notre chasse à ce qui est. Désirs, appétits,
peurs, simulacres en tout genre, futilités, il nous en remplit
si bien que, comme on dit, pour de vrai et pour de bon, à cause
de lui il ne nous sera jamais possible de penser, et sur rien. Prenons
les guerres, les révolutions, les conflits : rien d'autre ne
les suscite que le corps et ses appétits. Car toutes les guerres
ont pour origine l'appropriation des richesses. Or ces richesses, c'est
le corps qui nous force à les acquérir, c'est son service
qui nous rend esclaves. Et c'est encore lui qui fait que nous n'avons
jamais de temps libre pour la philosophie, à cause de toutes
ces affaires. Mais le comble, c'est que même s'il nous laisse
enfin du temps libre et que nous nous mettons à examiner un problème,
le voilà qui débarque au milieu de nos recherches ; il
est partout, il suscite tumulte et confusion, nous étourdissant
si bien qu'à cause de lui nous sommes incapables de discerner
le vrai. Pour nous, réellement, la preuve est faite : si nous
devons jamais savoir purement quelque chose, il faut que nous nous séparions
de lui et que nous considérions avec l'âme elle-même
les choses elles-mêmes. Alors, à ce qu'il semble, nous
appartiendra enfin ce que nous désirons et ce dont nous affirmons
que nous sommes amoureux : la pensée.
Platon, Phédon (~383-382 av. J.-C.),
66b-66e
Trad. M. Dixsaut, Éd. Flammarion, coll. "°GF°",
1991, p. 216-217.