L'art
Dominique Ottavi
Profil
Notions philosophiques n° 769
L'art aujourd'hui
paraît s'adresser à tous. Pourtant, dans ses formes contemporaines,
il semble parfois d'accès difficile, et réservé,
de ce fait, à quelques privilégiés. Deux attitudes
guettent alors l'amateur désorienté : le relativisme,
qui s'en tient à l'idée que tout se vaut, et que par conséquent
rien ne vaut, et le scepticisme, qui tend à rejeter l'activité
artistique dans le domaine de la futilité. L'art échapperait-il
donc irrémédiablement à toute rationalité
?
Il est vrai que le jugement
de goût est avant tout affaire de sentiment et de subjectivité.
L'art, en outre, n'est ni une technique, au sens strict, ni un savoir-faire,
ni une simple virtuosité. C'est la raison pour laquelle en art,
il n'y a pas de recettes pour réussir. A l'enthousiasme de l'artiste,
du poète ou du génie, dont la source ne peut être
que divine (selon Platon, dans le dialogue Ion), répond le sentiment
esthétique, irréductible au simple agrément sensuel,
et difficile à cerner. C'est sur ce sentiment que se fondent
nos jugements lorsqu'ils nous conduisent à apprécier et
à évaluer les belles choses. Mais où situer le
beau ? Dans la réalité elle-même ? Ou bien dans
le regard que nous portons sur elle ?
Et la finalité de l'art est-elle la production (ou la reproduction)
de belles choses, éventuellement inspirées par celles
que l'on peut trouver à l'état brut dans la nature ? Mais
si le but de l'art n'était que de restituer les beautés
naturelles, ne serait-il pas vain ? Ou encore voué à l'échec
et à la médiocrité ? Car, d'une certaine manière,
rien ne semble devoir surpasser les grâces des productions du
hasard et de la nécessité.
Aussi bien pour
Kant que pour Hegel, l'art est le fruit de la libre inspiration de l'artiste.
Le génie ne saurait être soumis ; il n'est jamais contraint
que par les règles qu'il se donne à lui-même. Mais
tandis que pour Kant les libres productions de la nature sont comparables
aux plus grandes réussites esthétiques, pour Hegel, l'art
est une expression de l'esprit se reconnaissant lui-même dans
ses propres uvres : c'est pourquoi les uvres d'art sont
toujours plus belles et plus profondes que les réalités
naturelles. Au-delà de ces divergences, tous les philosophes
reconnaissent que l'art, derrière le masque de la représentation
ou de la fiction, véhicule des significations essentielles. Et
le pouvoir suspect que l'uvre d'art semble parfois exercer, du
fait de sa capacité de séduction, ne peut masquer le rôle
essentiel que joue l'art dans les progrès de l'intelligence du
réel, comme l'ont montré notamment Nietzsche ou Freud.
L'uvre d'art comporte en effet l'insigne privilège de pouvoir
lever la contradiction entre affectivité (la part de sentiment
et d'émotion suscitée par la beauté) et rationalité
(la capacité de comprendre).
Paradoxalement, la modernité a rendu plus nécessaire encore
une réflexion sur la nature de l'activité artistique,
non seulement en remettant en cause tous les canons classiques de la
beauté, mais aussi en bousculant toutes les autorités
autrefois habilitées à la nommer et à l'apprécier.
L'art est libre, nos appréciations le sont aussi. Mais le caractère
irréductible du sentiment esthétique, et l'exigence d'universalité
que tout jugement de goût enveloppe ne sauraient pour autant être
oubliés ni sous-estimés.
Sujets
analysés :
1)
Devant une uvre d'art, peut-on dire "à chacun son
goût" ?
2) Une uvre d'art nous invite-t-elle à nous évader
du monde ou à mieux le regarder ?
Extraits
à lire :
-
E. Kant
: Le beau n'est pas l'agréable
-
G.-WF. Hegel
: Beauté naturelle et beauté artistique
-
Nietzsche
: Une illusion salutaire