L'émotion esthétique ne naît pas
exclusivement des produits de l'art, mais aussi du spectacle de la nature.
La beauté naturelle ne serait-elle pas supérieure à
celle de l'art, qui ne pourrait alors que tenter de l'égaler
? Contre cette idée, Hegel introduit une hiérarchie entre
beauté naturelle et beauté artistique.
L'esprit étant supérieur à la
nature, sa supériorité se communique également
à ses produits, et par conséquent à l'art. C'est
pourquoi le beau artistique est supérieur au beau naturel. Tout
ce qui vient de l'esprit est supérieur à ce qui existe
dans la nature. La plus mauvaise idée qui traverse l'esprit d'un
homme est meilleure et plus élevée que la plus grande
production de la nature, et cela justement parce qu'elle participe de
l'esprit et que la spirituel est supérieur au naturel. En examinant
de près le contenu du beau naturel, le Soleil, par exemple, on
constate qu'il constitue un moment absolu, essentiel, dans l'existence,
dans l'organisation de la nature, tandis qu'une mauvaise idée
est quelque chose de passager et de fugitif. Mais, en considérant
ainsi le Soleil du point de vue de sa nécessité et du
rôle nécessaire qu'il joue dans l'ensemble de la nature,
nous perdons de vue sa beauté, nous en faisons pour ainsi dire
abstraction, pour ne tenir compte que de sa nécessaire existence.
Or, le beau artistique n'est engendré que par l'esprit, et c'est
en tant que produit de l'esprit qu'il est supérieur à
la nature.
Il est vrai que "supérieur" est un qualificatif vague.
Aussi bien, en disant que le beau artistique est supérieur au
beau naturel convient-il de préciser ce que nous entendons par
là ; le comparatif "supérieur" ne désigne
qu'une différence quantitative ; autant dire qu'il ne signifie
rien. Ce qui est au-dessus d'une autre chose ne diffère de cette
autre chose qu'au point de vue spatial et peut lui être égal
par ailleurs. Or, la différence entre le beau artistique et le
beau naturel n'est pas une simple différence quantitative. Le
beau artistique tient sa supériorité du fait qu'il participe
de l'esprit et, par conséquent, de la vérité, si
bien que ce qui existe n'existe que dans la mesure où il doit
son existence à ce qui lui est supérieur et n'est ce qu'il
est et ne possède ce qu'il possède que grâce à
ce supérieur. Le spirituel seul est vrai. Ce qui existe n'existe
que dans la mesure où il est spiritualité. Le beau naturel
est donc un réflexe de l'esprit.
G.-W. Friedrich Hegel, Introduction à l'Esthétique
(1835),
coll. "Champs", Aubier-Montaigne, 1964, p. 10-11,
© Hegel G.W.F., trad. S. Jankélévitch
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