Une illusion salutaire
F. Nietzche (1844 - 1900)
Nietzsche nous propose ici une apologie de l'art en
forme de paradoxe. L'art permet au penseur d'échapper au pessimisme,
sans tomber dans l'ignorance ou la mauvaise foi, qui sont les corollaires
de l'optimisme lorsque celui-ci comporte une certaine lâcheté,
un refus de considérer la réalité. Même si
l'art relève de l'illusion, il ne convient pas de l'interpréter
comme un symptôme.
Notre dernière gratitude envers l'art.
- Si nous n'avions pas approuvé les arts, si nous n'avions pas
inventé cette sorte de culte de l'erreur, nous ne pourrions pas
supporter de voir ce que nous montre maintenant la science : l'universalité
du non-vrai, du mensonge, et que la folie et l'erreur sont conditions
du monde intellectuel et sensible. La loyauté aurait pour
conséquence le dégoût et le suicide. Mais à
notre loyauté s'oppose un contrepoids qui aide à éviter
de telles suites : c'est l'art, en tant que bonne volonté
de l'illusion ; nous n'interdisons pas toujours à notre il
de parachever, d'inventer une fin : ce n'est plus dès lors l'imperfection,
cette éternelle imperfection, que nous portons sur le fleuve
du devenir, c'est une déesse dans notre idée, et nous
sommes enfantinement fiers de la porter. En tant que phénomène
esthétique, l'existence nous reste supportable, et l'art nous
donne les yeux, les mains, surtout la bonne conscience qu'il faut pour
pouvoir faire d'elle ce phénomène au moyen de nos propres
ressources. Il faut de temps en temps que nous nous reposions de nous-mêmes,
en nous regardant de haut, avec le lointain de l'art, pour rire ou pour
pleurer sur nous : il faut que nous découvrions le héros
et aussi le fou qui se dissimulent dans notre passion de connaître
; il faut que nous soyons heureux, de temps en temps, de notre folie,
pour pouvoir demeurer heureux de notre sagesse ! Et c'est parce que,
précisément, nous sommes au fond des gens lourds et sérieux,
et plutôt des poids que des hommes, que rien ne nous fait plus
de bien que la marotte : nous en avons besoin vis-à-vis
de nous-mêmes, nous avons besoin de tout art pétulant,
flottant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux, pour ne pas perdre
cette liberté qui nous place au-dessus des choses et que
notre idéal exige de nous. Ce serait pour nous un recul,
- et précisément en raison de notre irritable loyauté
- que de tomber entièrement dans la morale et de devenir, pour
l'amour des super-sévères exigences que nous nous imposons
sur ce point, des monstres et des épouvantails de vertu. Il faut
que nous puissions aussi nous placer au-dessus de la morale ;
et non pas seulement avec l'inquiète raideur de celui qui craint
à chaque instant de faire un faux pas et de tomber, mais avec
l'aisance de quelqu'un qui peut planer et se jouer au-dessus d'elle
! Comment pourrions-nous en cela nous passer de l'art et du fou ?
Friedrich Nietzsche, Le
Gai Savoir (1882),
trad. Alexandre Vialatte, coll. "Idées", Gallimard,
1972, p. 151.
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