La raison, faculté
du "pourquoi"
Aristote (384-322 av. J.-C.)
Aristote oppose, aux animaux dont l'intelligence est
"réduite aux images et aux souvenirs", le genre humain,
qui, à partir de l'expérience, est capable de "s'élever
jusqu'à la compétence technique et aux raisonnements".
La compétence
technique naît lorsque, d'une multitude de notions d'expérience,
se dégage un unique jugement universel, applicable à tous
les cas semblables. En effet, former le jugement que tel remède
a soulagé Callias, atteint de telle maladie, puis Socrate, puis
plusieurs autres pris individuellement, c'est l'affaire de l'expérience
; mais juger que tel remède a soulagé tous les individus
de telle constitution, rentrant dans les limites d'une classe déterminée,
atteints de telle maladie, comme par exemple, les flegmatiques, les
bilieux ou les fiévreux, cela relève de la compétence
technique.
Ceci dit, au regard de la pratique, l'expérience ne semble en
rien différer de la compétence technique ; et même
nous voyons les hommes d'expérience obtenir plus de succès
que ceux qui possèdent une notion (logos) sans l'expérience.
La cause en est que l'expérience est une connaissance de l'individuel,
et la compétence technique, de l'universel. (
) Si donc
on possède la notion sans l'expérience, et que, connaissant
l'universel, on ignore l'individuel auquel il s'applique, on commettra
souvent des erreurs de traitement, car ce qu'il faut guérir c'est
l'individu. Il n'en est pas moins vrai que nous pensons d'ordinaire
que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt
à la compétence technique qu'à l'expérience,
et que nous jugeons les techniciens supérieurs aux hommes d'expérience,
dans l'idée que la sagesse, chez tous les hommes accompagne plutôt
le savoir (que la simple routine) : et cela, parce que les uns connaissent
la cause et que les autres ne la connaissent pas. En effet, les hommes
d'expérience savent bien qu'une chose est, mais ils ignorent
le pourquoi, tandis que les techniciens connaissent le pourquoi et la
cause.
Aristote,
Métaphysique, A, 1, 981a5-29,
trad. Tricot, Vrin 1981, pp. 6-7.
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