Ethique à Nicomaque, Aristote
Classiques Hatier de la philosophie

Premier extrait, Livre VIII (pp. 10-11)

Ainsi, ceux qui ont de l'affection l'un pour l'autre en raison du profit qu'ils pensent en tirer ne s'aiment pas pour eux-mêmes, mais à cause de l'avantage espéré. De même pour ceux dont l'amitié est inspirée par le plaisir. Ainsi, ne chérissent-ils pas les hommes d'esprit pour ce que ceux-ci sont en eux-mêmes, mais en fonction de l'agrément qu'ils procurent. Ainsi encore, aimer autrui pour son utilité, c'est n'avoir en vue que son propre intérêt, comme l'aimer à cause du plaisir, c'est ne viser que sa délectation personnelle. Dans les deux cas, ce n'est pas l'ami lui-même qui compte, c'est ce qu'il est en mesure de procurer, quant à l'agrément ou aux avantages escomptés. Dès lors, l'amitié ne naît que de circonstances accidentelles, et non des qualités essentielles de l'individu aimé. On n'aime pas l'autre pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il apporte. L'amitié ainsi fondée s'avère fragile : il suffit que l'ami ne reste pas le même, qu'il cesse d'être ce qu'il était, pour qu'il cesse d'être aussi un ami. La cause de l'amitié disparaissant, l'amitié elle-même s'évanouit : elle n'avait pas d'autre raison d'être.

Question 1 : Quelles sont les notions en jeu dans ce passage?

Autrui, le temps, la morale.

Question 2 : Quel est le contexte du passage ?

Aristote vient de montrer que l'amitié requiert trois conditions : la bienveillance, comme disposition à vouloir aux autres du bien, la réciprocité, dans la mesure où on ne saurait se dire l'ami de quelqu'un qui ne reconnaît pas lui-même que l'on est son ami, l'activité enfin : deux personnes, ayant réciproquement entendu dire du bien de l'autre, peuvent éprouver l'une pour l'autre un sentiment de bienveillance, sans pour autant se connaître ni par conséquent être amis (l'amitié suppose même la fréquentation régulière de l'ami).
Dans ce passage, Aristote affirme qu'il existe trois espèces d'amitié différentes, dont deux qu'il définit ici : l'amitié utile et l'amitié plaisante.

Question 3 : Qu'est-ce qui distingue l'amitié utile de l'agréable ?

La première est fondée sur l'intérêt que l'on trouve dans le commerce de l'ami, l'autre sur le plaisir que l'on tire de cette relation. Par exemple, dans le premier cas, l'ami n'est aimé qu'en vertu de sa richesse, si l'on est pauvre, ou de son savoir, si l'on est ignorant. Ajoutons que l'amitié utile caractérise les relations entre personnes d'âge mûr, comme le dit Aristote par la suite, tandis que les jeunes gens, parce qu'ils "recherchent surtout le plaisir du moment", sont davantage sujets aux amitiés de la seconde espèce.

Question 4 : Quels sont les caractères communs à ces deux espèces d'amitié ?

Ces deux amitiés ont en commun d'être accidentelles : toutes deux en effet sont "souvent l'effet des circonstances", car ce que l'amitié vise, c'est moins la personne de l'ami que ce qu'il est susceptible de nous procurer en matière de plaisir ou d'intérêt. Pour cette raison ces amitiés sont, du même coup, éphémères : elles s'évanouissent quand disparaissent ces qualités - quand l'ami cesse de nous charmer ou de nous être utile.

 

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