Ethique
à Nicomaque, Aristote
Classiques Hatier de la philosophie
Troisième
extrait, Livre IX (pp. 50-51)
Les méchants
s'empressent à chercher d'autres personnes avec qui passer leur
temps : c'est qu'ils se fuient eux-mêmes, et que leur mémoire
leur rappelle des conduites horribles, leur fait prévoir qu'ils
recommenceront dans l'avenir. La compagnie des autres leur procure,
alors, un peu d'oubli. En un mot, ils n'ont rien d'aimable, rien qui
les porte à s'aimer eux-mêmes, se sentent comme étrangers
à leurs propres jouissances et afflictions. Leur âme est
un théâtre de dissensions : une partie souffre quand ils
se voient forcés de s'abstenir de certaines choses, l'autre en
éprouve de la joie. Elle est déchirée, écartelée,
tirée tantôt dans un sens, tantôt dans un autre.
Il n'est pas possible, certes, qu'elle éprouve en même
temps du plaisir et de la peine. Mais, très vite, elle souffre
de ce qui l'avait divertie, et elle voudrait que ses plaisirs n'aient
jamais eu pour elle d'agrément. Les méchants sont sans
trêve la proie du regret.
Aussi ne sont-ils pas du tout disposés à s'aimer eux-mêmes
: rien en eux qui soit aimable. Et, puisque leur état est le
plus misérable qui soit, nous devons fuir de toutes nos forces
la perversité et nous appliquer à être des hommes
de bien. Car c'est ainsi qu'on pourra s'aimer soi-même et devenir
ami d'un autre.
Question
1 : Quelles sont les notions en jeu dans cet extrait ?
Le bonheur,
autrui, la justice.
Question
2 : Quel est le contexte du passage ?
Dans le livre IX,
Aristote distingue trois types d'hommes : le "méchant",
dont il est question ici et qui, ne s'accordant pas avec lui-même,
ne peut s'accorder avec l'autre ( égoïsme impossible), l'intéressé
qui, poursuivant son propre avantage, ne peut aimer vraiment l'autre
( égoïsme vulgaire), le vertueux qui aime en soi ce qu'il
aime aussi en l'autre (égoïsme moral).
Question
3 : Qu'est-ce que le "méchant" ?
C'est d'abord
celui qui n'est pas heureux. Le bonheur, dans l'antiquité grecque,
renvoie à un accord : accord de l'homme et du monde mais aussi
et avant tout accord avec soi-même. Voilà pourquoi le méchant,
qui en est incapable, est un être divisé, dont l'âme
est "déchirée, écartelée", bref
"est un théâtre de dissenssions". Contrairement
à ce que croyait Platon, le méchant, selon Aristote, sait
où se trouve la direction du bien mais ne peut s'empêcher
d'aller en sens inverse. Cette division intérieure, qui le pousse
à s'oublier lui-même dans la compagnie des autres, s'explique
par le fait que l'âme ait deux parties qui ne s'accordent pas
nécessairement et même, très souvent, s'opposent
: une partie rationnelle et une partie irrationnelle, siège des
désirs, des appétits sensuels. Les méchants n'ayant
"rien d'aimable, rien qui les porte à s'aimer eux-mêmes",
ne sauraient être l'ami d'un autre.
Question
4 : Si l'on comprend que l'on ne puisse être l'ami d'un autre
sans un peu d'amitié pour soi-même, inversement on peut
s'étonner que le sage, qui s'aime lui-même en raison de
sa propre sagesse et vertu, ait besoin d'avoir un ami. La sagesse n'implique-t-elle
pas l'autarcie ?
Le "soi-même"
que l'homme de bien aime, il le partage avec l'autre : c'est la Raison
qui leur est commune, et qui ne parvient à son plein exercice
que s'ils la cultivent ensemble. Aussi l'égoïsme est-il
en même temps altruisme. L'objet de l'attachement pour l'autre
(la pensée) place donc le sage au-delà de l'opposition
altruisme- égoïsme. Ainsi le sage est -il l'homme "parfaitement
heureux". Il recherche des amis pour les associer à ce bonheur,
et pour rendre, ce faisant, celui-ci plus durable, plus continu et surtout
plus conscient de lui-même. Ce progrès de la conscience
par l'amitié est propre à l'homme. En effet, Dieu n'a
pas besoin d'amis parce qu'il possède la conscience parfaite
de tout ; quant aux animaux, ils savent "seulement paître
en même temps dans le même lieu" (Ethique à
Nicomaque, livre VIII, § 2). Ni Dieux ni bêtes, les amis
s'accomplissent comme hommes.