Ethique
à Nicomaque, (Livres
VIII et IX),
Aristote
Classiques Hatier de la philosophie
Traduction
et analyse de François Stirn.
Dossier réalisé par Élisabeth Montlahuc, professeur
certifiée de philosophie.
Résumé
Il est impossible d'écrire sur l'amour
(erôs) sans se référer, serait-ce pour le
discuter, au Banquet de Platon. De la même façon, on ne
saurait rédiger quelque étude sur l'amitié (philia)
sans lire, commenter, les deux textes d'Aristote à son propos
(Ethique à Eudème : livre VII ; Ethique à
Nicomaque : livre VIII, §IX).
Bien des analyses de l'Ethique à Nicomaque reprennent
celles de l'Ehique à Eudème, qui semblent avoir
été rédigées antérieurement, car
elles sont plus critiques à l'égard de la morale religieuse
du philosophe athénien, dont Aristote aurait accepté l'emprise,
avant de s'en libérer progressivement pour constituer une éthique
"humaniste" : l'idéal n'est plus la perfection et la
béatitude divines, inaccessibles aux hommes, mais le bonheur
pour ceux-ci d'accomplir au mieux leur tâche d'homme. Dès
lors, l'autarcie, l'impassibilité divines, sont remplacées
par un substitut proprement humain : l'entente des hommes entre eux,
la philia, que le Premier Moteur (en quelque sorte Dieu) est
incapable d'éprouver pour ceux que, par ailleurs, il meut en
les attirant.
Livre VIII
L'introduction,
après un éloge de l'amitié, s'appuie sur les opinions
majoritaires (endoxa), colportées par la tradition. Elle est
consacrée à une exposition de l'aporie (difficulté
ou problème) : les opinions, aussi bien dans les proverbes usuels
que dans les doctrines des penseurs renommés (Empédocle,
Héraclite), se contredisent. Les unes affirment "qui se
ressemble s'assemble", les autres avancent que "les contraires
s'attirent". Il ne semble donc plus possible d'avancer dans la
discussion. (Le "a" de "aporie" est privatif et
poros signifie : "moyen, passage" ).
La suite du livre
VIII est consacrée à une définition par la détermination
du genre auquel appartient l'amitié, la division de ce genre
en espèces, la classification de ces espèces.
Sur le plan éthique,
l'amitié peut être rangée parmi les dispositions
permanentes, que l'individu acquiert volontairement et qui le portent
à se comporter selon un juste milieu. Sur le plan psycho-sociologique,
l'amitié suppose une communauté restreinte, motivée
par une bienveillance réciproque et active entre égaux.
Division et classification se font selon une triple procédure
:
- d'abord une tripartition
selon la fin visée : amitiés utiles, amitiés plaisantes,
amitiés vertueuses ont respectivement pour fin le profit, le
plaisir partagé, l'excellence éthique de chacun ;
- ensuite une dichotomie (c'est à dire une division en deux)
: amitiés entre égaux, amitiés entre inégaux,
ces dernières n'étant possibles que si la justice corrige
les effets des inégalités, instaure une égalité
proportionnelle ; la règle à suivre est alors que l'inférieur
rende, par son dévouement affectueux, l'équivalent des
bienfaits apportés par le supérieur ;
- enfin des analogies : entre les tendresses familiales, les ententes
civiques, les amitiés proprement dites, par exemple entre l'affection
des frères (philadelphon), la camaraderie (etaïreia), la
démocratie dans laquelle les citoyens sont égaux.
Livre IX
L'aporie initiale semble résolue : la complémentarité
des intérêts motive les amitiés intéressées
(ex. l'artiste et le mécène) ; la similitude des goûts
rend possibles les amitiés plaisantes ; l'identité explique
l'amitié des sages et des philosophes (un même désir
de connaissance rationnelle).
Mais une aporie
n'est jamais résolue chez Aristote sans que de nouvelles surgissent.
Le livre IX leur est entièrement consacré. On peut distinguer
trois catégories de problèmes non résolus :
1. sur l'application
des règles de justice. Comment calculer le juste prix de ce que
chacun apporte ?
2. sur la nature de l'amitié. Elle risque d'être confondue
avec des formes voisines, qui sont des moments ou des corollaires (la
bienveillance, la bienfaisance, la concorde politique). Platon a eu
le tort de ne pas démarquer amour (erôs) et amitié
(philia) ;
3. sur l'origine profonde et la finalité ultime. C'est en réfléchissant
à ce propos qu'Aristote élabore les deux thèses
qui sont restées les plus célèbres :
a) il faut s'aimer
soi-même pour aimer l'autre, car ce qu'on aime en soi (la raison)
est aussi ce qu'on aime en l'autre : "l'ami est un autre soi-même"
(du moins dans l'égoïsme vertueux bien différent
de l'égoïsme ordinaire) ;
b) le sage ne saurait être pleinement heureux dans l'autarcie
(l'autosuffisance), car c'est en contemplant la belle activité
de son ami, et la joie de celui-ci, qu'il prend vraiment conscience
de son propre bonheur, ce bonheur qui est le souverain bien.
Entre Dieu distant,
autarcique, et les autres animaux, dont la tendresse ne présente
qu'une analogie avec l'amitié humaine, celle-ci semble le propre
de l'animal raisonnable, politique, parlant, à savoir l'homme.