"La raison doit
prendre les devants"
E. Kant (1724-1804)
Alors que dans la Logique, selon Kant, "la raison
n'a affaire qu'à elle-même", elle doit s'occuper,
en géométrie, de figures et d'espace, et, en physique,
d'objets matériels et de principes empiriques. Comment peut-elle
s'appliquer à l'expérience sans dériver ses concepts
de l'expérience ?
Le premier qui démontra le triangle isocèle
(qu'il s'appelât Thalès ou comme l'on voudra) eut une grande
lumière ; car il trouva qu'il ne devait pas suivre à la
trace ce qu'il voyait dans la figure, ni s'attacher au simple concept
de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés,
mais qu'il lui fallait réaliser cette figure, au moyen de ce
qu'il y pensait et s'y représentait lui-même a priori
par concepts (c'est-à-dire par construction), et que, pour connaître
sûrement quelque chose a priori, il ne devait attribuer
aux choses que ce qui résultait nécessairement de ce que
lui-même y avait mis, conformément à son concept.
(
)
Lorsque Galilée fit descendre sur un plan incliné des
boules avec une pesanteur choisie par lui-même, ou que Torricelli
fit porter à l'air un poids qu'il avait d'avance pensé
égal au poids, connu de lui, d'une colonne d'eau, ou que, plus
tard, Stahl transforma des métaux en chaux et celle-ci à
son tour en métal, en leur retranchant ou en leur restituant
certains éléments, alors ce fut une grande lumière
pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison n'aperçoit
que ce qu'elle produit elle-même d'après son projet, qu'elle
doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses
jugements suivant des lois constantes, et forcer la nature à
répondre à ses question, au lieu de se laisser conduire
par elle comme en laisse ; car autrement, des observations faites au
hasard et sans aucun plan tracé d'avance ne se rassemblent pas
en une loi nécessaire, ce que cherche pourtant la raison et dont
elle a besoin. Cette raison doit se présenter à la nature,
tenant d'une main ses principes, d'après lesquels seulement des
phénomènes concordants peuvent valoir comme lois, et de
l'autre les expériences qu'elle a conçues d'après
ces mêmes principes. Elle lui demande de l'instruire, non pas
comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plaît au
maître, mais comme un juge en fonctions, qui force les témoins
à répondre aux questions qu'il leur pose.
E. Kant, Critique de la raison pure, Préface
à la deuxième édition
(1787), trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF, 1944, p. 17
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