Deuxième
extrait, (pp. 27-28)
Le
moyen par lequel les Etats font valoir leurs droits ne peut jamais être
le procès, comme c'est le cas devant un tribunal extérieur,
mais seulement la guerre 1. Or celle-ci et son
issue favorable, la victoire, ne dit pas le droit. D'autre part, le
traité de paix met fin à la guerre en cours, mais non
à l'état de guerre tendant à trouver toujours un
nouveau prétexte. On ne peut même pas décréter
directement qu'un tel état est contraire au droit puisque dans
ce cas chacun juge de sa propre cause. Car ce qui vaut d'après
le droit naturel pour des hommes qui ignorent encore la loi, "à
savoir qu'ils doivent sortir de cet état", ne vaut pourtant
pas pour les Etats d'après le droit des gens. En effet, en tant
qu' Etats ils possèdent déjà une constitution juridique
interne, en conséquence de quoi ils sont soustraits à
la contrainte d'autres Etats qui voudraient les soumettre à une
constitution juridique élargie conforme à leur propre
concept du droit 2. Et pourtant du haut du trône
du suprême pouvoir législateur moral la Raison condamne
absolument la guerre comme moyen de droit ; au contraire elle fait de
l'état de paix un devoir inconditionnel, état qui ne peut
ni être institué, ni consolidé sans un traité
de paix. Par conséquent il faut qu'il y ait une alliance d'un
genre particulier qu'on peut appeler alliance de paix (foedus pacificum)
qui se distinguerait du traité de paix (pactum pacis), en ceci
que ce dernier mettrait simplement fin à une guerre tandis que
l'autre chercherait à mettre fin à toutes les guerres
pour toujours.
1. On retrouve ici
l'opposition de principe entre la voie de droit (le procès) et
la voie de fait (la guerre). Seule la première répond
aux exigences d'universalité de la raison.
2. Il existe une différence de fait entre les Etats et les individus
à l'état de nature :les
Etats, mêmes illégitimes, sont des réalités
juridiques.
Question 1 :
Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?
La morale, le droit
et la politique.
Question 2 :
Pourquoi le traité de paix met-il fin à la guerre en cours,
non à l'état de guerre ?
Dans ce texte, Kant
veut montrer que les simples "traités de paix" que
peuvent signer des États entre eux s'avèrent insuffisants
à garantir juridiquement la paix. En effet, l'état de
guerre entre les peuples ne désigne pas seulement la situation
où ils se combattent effectivement (la guerre "déclarée"),
mais l'état de nature, c'est-à-dire un état qui
n'est aucunement régi par le droit. Autrement dit, tant que les
États ne se seront pas engagés à renoncer à
la guerre comme moyen de faire valoir leurs prétentions, la guerre
demeurera toujours possible, et même probable.
Question 3 :
Qu'est-ce qu'une alliance de paix ?
Puisque les seuls
"traités de paix" ne suffisent pas à assurer
la sécurité des peuples, il faut trouver une autre institution
juridique capable de mettre définitivement un terme à
l'état de guerre (c'est le sens même d'une paix "perpétuelle").
Kant nomme "alliance de paix" cet acte par lequel les États
et les peuples qui les composent choisissent de se réunir dans
une fédération. Cette alliance des peuples repose sur
le renoncement à la guerre comme acte politique : les États
demeurent libres et souverains, mais ils s'engagent à ne pas
recourir à la force pour imposer leur droit. L'alliance de paix
désigne donc une sorte de tribunal international où le
droit se substitue à la violence dans le règlement des
conflits.
Question 4 :
Quel est le sens de la comparaison établie par Kant entre la
relation des individus à l'état de nature et celle des
États entre eux ?
Kant institue entre
les individus à l'état de nature et les États un
rapport d'analogie : dans les deux cas, et pour la même cause
(l'absence de droit), les relations sont vouées à l'arbitraire.
Sans une "alliance de paix", le rapport entre les États
s'apparente en effet à la guerre de tous contre tous qui caractérisait
déjà l'état de nature et exigeait la mise en place
d'une institution commune. Mais Kant précise que ce rapport d'analogie
concerne des réalités différentes : les États,
à l'inverse des individus, sont déjà des réalités
juridiques. De ce point de vue, ils ne peuvent accepter de renoncer
à leur souveraineté, ce qui explique partiellement pourquoi
Kant s'oppose à la réalisation d'un unique État
mondial.