Troisième extrait (pp. 61-62)
APPENDICE
DE LA DISSENSION
ENTRE LA MORALE ET LA POLITIQUE
AU SUJET DE LA PAIX PERPETUELLE
La morale est déjà par elle-même une pratique au
sens objectif, en tant qu'ensemble de lois qui commandent inconditionnellement
et selon lesquelles nous devons agir 1. Et, une
fois qu'on a accordé son autorité à ce concept
du devoir, c'est une absurdité évidente d'aller prétendre
ensuite que nous ne pouvons pas agir en conséquence 2
. Car alors ce concept tombe de lui-même hors du domaine moral
(ultra posse nemo obligatur 3
). Dès lors il ne peut y avoir aucun conflit entre la politique,
comme mise en pratique de la doctrine du droit, et la morale comme théorie
du droit (dont aucun conflit entre la pratique et la théorie
4 ) : sinon, on devrait entendre par morale une
doctrine générale de la prudence, c'est-à-dire
une théorie des maximes permettant de choisir les moyens les
plus expédients de réaliser ses inventions à son
propre avantage, donc on devrait nier l'existence même d'une morale.
La politique dit : "Soyez prudents comme les serpents"
; la morale ajoute (comme condition restrictive) : "et sans
fausseté comme les colombes 5 ".
Si l'un et l'autre sont inconciliables dans un seul et même précepte,
il y a effectivement un conflit entre la politique et la morale ; mais
si les deux doivent absolument être réunis6, l'idée
du contraire est absurde, et la question de savoir comment ce conflit
peut être résolu ne peut même pas constituer un problème.
1. Kant entend ici
"pratique" au sens où la raison elle-même est
"pratique", c'est-à-dire où elle fournit par
elle seule la loi morale qui commande l'action.
2. Nouvelle occurrence de l'idée selon laquelle une obligation
absolue comme celle qui s'attache au devoir, implique nécessairement
la possibilité de l'accomplir. Si une potence se dressait à
la sortie d'un lieu de plaisir comme châtiment d'une transgression,
le voluptueux qui prétend impossible de résister à
la tentation n'hésiterait pas longtemps entre le plaisir ou la
vie (Critique de la raison pratique, I, chap. I, § 6 scolie).
3. Nul n'est tenu à l'impossible.
4. Kant reprend la conclusion de son opuscule intitulé Théorie
et pratique (1793). Il faut toutefois préciser que "morale"
(Moral) dans ce texte a le sens de droit et se distingue de Ethik qui
désigne la théorie de la vertu subjective.
5. La Bible : Matt., 10 : 16.
6. Il s'agit là d'un devoir au sens moral (sollen). Ce texte
illustre la thèse classique de Kant : si l'on doit quelque chose
(ici, concilier droit et politique), on le peut.
E.
Kant, Critique de la raison pure, Préface à la
deuxième édition
(1787), trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF, 1944, p. 17
Question 1 :
Quelles sont les notions du programme en jeu dans ce passage ?
La morale, le droit
et la politique, le devoir et le bonheur.
Question 2 :
Quelle est la thèse du texte ?
Ce texte présente
la conséquence politique d'une thèse générale
du kantisme qui veut que ce que l'on doit faire on doit aussi pouvoir
le faire. Or la raison pratique présente comme un devoir la nécessité
d'instituer le droit entre les hommes et de renoncer à l'arbitraire.
Donc, le devoir de droit implique le fait qu'il soit réalisable
et ce qui vaut en théorie (moralement) vaut aussi en pratique
(pour la politique réelle). Cette thèse est liée,
fondamentalement, au statut de la liberté chez Kant : la liberté
étant identique à l'obéissance à la loi
prescrite par la raison (autonomie), il serait contradictoire que la
raison nous ordonne l'impossible.
Il faut néanmoins noter que Kant identifie ici "morale"
et droit, il n'entre aucunement dans son projet de moraliser la politique.
Le droit ne concerne que les actions des individus et non leurs intentions
qui n'entrent donc pas en compte d'un point de vue juridique.
Question 3 :
Que signifie la dernière phrase du passage ?
Cette phrase résume
l'ensemble de la thèse en montrant que la solution est dans le
problème. Si, en effet, la raison nous oblige à soumettre
la politique à la morale (c'est-à-dire ici au droit),
alors morale et politique seront conciliables. En effet, la raison ne
peut rien exiger qui soit impossible (elle ne peut se contredire). Autrement
dit, le problème théorique (peut-on instituer le droit
et la paix ?) reçoit une solution pratique : puisque nous devons
le faire, nous pouvons aussi le faire et ce en vertu de notre liberté.