Commandement et obéissance,
SPINOZA
(1632-1677)
En dissociant liberté et volonté d'une part, obéissance
et esclavage d'autre part, Spinoza entend montrer ici que la véritable
liberté est d'agir dans son intérêt propre, soit
en vivant sous la conduite de la raison, soit en obéissant à
une loi raisonnable.
Une opinion vulgairement
répandue nomme esclave celui qui agit sur l'ordre d'un autre,
et homme libre celui qui se conduit comme il le veut. Cette manière
de voir n'est pas tout à fait conforme à la vérité.
En fait, l'individu entraîné par une concupiscence personnelle
au point de ne plus rien voir ni faire de ce qu'exige son intérêt
authentique est soumis au pire des esclavages. Au contraire, on devra
proclamer libre l'individu qui choisit volontairement de guider sa vie
sur la raison.
Quant à la conduite déclenchée par un commandement,
c'est-à-dire l'obéissance, bien qu'elle supprime en un
sens la liberté, elle n'entraîne cependant pas immédiatement
pour un agent la qualité d'esclave. Il faut considérer
avant tout, à cet égard, la signification particulière
de l'action.
A supposer que la fin de l'action serve l'intérêt non de
l'agent mais de celui qui commande l'action, celui qui l'accomplit n'est
en effet qu'un esclave, hors d'état de réaliser son intérêt
propre.
Toutefois dans toute libre République et dans tout État
où n'est point pris pour loi suprême le salut de la personne
qui donne les ordres, mais celui du peuple entier, l'individu docile
à la souveraine Puissance ne doit pas être qualifié
d'esclave hors d'état de réaliser son intérêt
propre. Il est bien un sujet.
Ainsi la communauté politique la plus libre est celle dont les
lois s'appuient sur la saine raison. Car, dans une organisation fondée
de cette manière, chacun, s'il le veut, peut être libre,
c'est-à-dire s'appliquer de tout son cur à vivre
raisonnablement.
De même, les enfants, bien qu'obligés d'obéir à
tous les ordres des parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car
les ordres des parents sont inspirés avant tout par l'intérêt
des enfants.
Il existe donc, selon nous, une grande différence entre un esclave,
un fils, un sujet, et nous formulerons les définitions suivantes
: l'esclave est obligé de se soumettre à des ordres fondés
sur le seul intérêt de son maître ; le fils accomplit
sur l'ordre de ses parents des actions qui sont dans son intérêt
propre ; le sujet enfin accomplit sur l'ordre de la souveraine Puissance
des actions visant à l'intérêt général
et qui sont par conséquent aussi dans son intérêt
particulier.
SPINOZA,
Traité des autorités théologiques et politiques,
trad. M. Francès, coll. "Bibliothèque de la Pléiade",
1954, pp. 832-833.