Esclaves et
maîtres le sont par nature
ARISTOTE (384-322
av. J.-C.)
La société
grecque, dans laquelle vit Aristote, est esclavagiste. Pour lui comme
pour la plupart de ses contemporains, l'esclavage va de soi. Il explique
ici que la différence de statut entre les hommes libres et les
esclaves tient à une différence de nature entres les hommes.
Celui qui par nature
ne s'appartient pas mais qui est l'homme d'un autre, celui-là
est esclave par nature ; et est l'homme d'un autre celui qui, tout en
étant un homme, est un bien acquis, et un bien acquis c'est un
instrument en vue de l'action et séparé de celui qui s'en
sert.
Il faut examiner
s'il existe ou non quelqu'un qui soit ainsi par nature, s'il est meilleur
et juste pour quelqu'un d'être esclave, ou si cela ne l'est pas,
tout esclavage étant contre nature. Or (le problème) n'est
pas difficile, la raison le montre aussi bien que les faits l'enseignent.
Car commander et être commandé font partie non seulement
des choses indispensables, mais aussi des choses avantageuses. Et c'est
dès leur naissance qu'une distinction a été opérée
chez certains, les uns devant être commandés, les autres
commandant.
(
) La nature veut marquer dans les corps la différence
entre hommes libres et esclaves : ceux des seconds sont robustes, aptes
aux travaux indispensables, ceux des premiers sont droits et inaptes
à de telles besognes, mais adaptés à la vie politique
(laquelle se trouve partagée entre les tâches de la guerre
et les tâches de la paix). Pourtant le contraire, aussi, se rencontre
fréquemment : tels ont des corps d'hommes libres, tels en ont
l'âme. Il est, en effet, manifeste que si les hommes libres se
distinguaient par le corps seul autant que les images des dieux, tout
le monde conviendrait que les autres mériteraient de les servir
comme esclaves. Et si cela est vrai du corps, une telle distinction
est encore plus juste appliquée à l'âme. Mais il
n'est pas aussi facile d'apercevoir la beauté de l'âme
que celle du corps.
ARISTOTE, Les Politiques, I, chapitre IV, 1254 a et 1254 b,
trad. P. Pellegrin,
Garnier-Flammarion, 1990, pp. 98-99 et pp. 102-103.