Le
Prince, Machiavel
Classiques
Hatier de la philosophie
Premier extrait
: chapitre VI, p. 26-28 :
"Que
personne ne s'étonne si, en parlant comme je vais le faire des principautés
entièrement nouvelles, où prince et gouvernement sont nouveaux, je ferai
référence à de très grands exemples ; car, comme les hommes empruntent
presque toujours les voies ouvertes par d'autres hommes, et procèdent
dans leurs actions par imitation, et comme il ne leur est pas possible
de suivre en toutes choses ces voies, ni de parvenir à égaler la vaillance
de ceux qu'ils imitent, un homme prudent doit toujours emprunter les
voies ouvertes par des grands hommes, et imiter ceux qui ont été les
plus excellents afin que, si sa valeur ne les égale pas, elle en ait
quelque couleur ; et imiter les archers prudents qui, si le point
qu'ils veulent toucher leur paraît trop éloigné, comme ils connaissent
la valeur (virtù) de leur arc, prennent une mire beaucoup plus
haute que le point visé, non pour que leur flèche parvienne à une telle
hauteur, mais pour pouvoir, avec l'aide d'une telle mire, parvenir à
leur dessein.
Je
dirai donc que dans les principautés entièrement nouvelles, le nouveau
prince a pour les conserver plus ou moins de difficultés, selon qu'il
a plus ou moins de valeur. Et puisque devenir prince présuppose la valeur
ou la fortune, posséder personnellement l'une ou l'autre de ces deux
choses atténue semble-t-il bien des difficultés, au moins en partie ;
cependant celui qui s'est le moins appuyé sur la fortune s'est maintenu
davantage. Ce qui rend les choses encore plus faciles, c'est que le
prince soit contraint à venir y habiter personnellement, s'il n'a pas
d'autres Etats.
Mais
pour en venir à ceux qui sont devenus princes par leur valeur et non
par fortune, je dis que les plus excellents sont Moïse, Cyrus, Romulus,
Thésée et leurs semblables. Et bien qu'on ne doive pas raisonner sur
Moïse, car il a été un simple exécuteur des choses qui lui avaient été
commandées par Dieu, il faut néanmoins l'admirer seulement pour cette
grâce qui le rendait digne de parler avec Dieu. Mais considérons Cyrus
ou les autres qui ont acquis ou fondé des royaumes : vous les trouverez
tous admirables, et si l'on considère leurs actions et les institutions
qu’ils engendrèrent, elles ne sembleront pas discordantes de celles
de Moïse, qui eut un si grand précepteur. En examinant leurs actions
et leur vie, on ne voit pas que la fortune leur ait fourni autre chose
qu'une occasion, qui leur donna la matière où ils purent introduire
la forme qui leur semblait la bonne ; sans cette occasion la valeur
de leur force de caractère se serait éteinte, et l'occasion se serait
présentée en vain.
Moïse
devait donc nécessairement trouver le peuple d'Israël en Egypte réduit
en esclavage et sous l'oppression des Egyptiens afin que, pour sortir
de la servitude, ils décident de le suivre. Il fallait que Romulus ne
puisse demeurer dans Albe, qu'il ait été abandonné à sa naissance, si
l'on voulait qu'il devienne roi de Rome et fondateur de cette patrie.
Il fallait que Cyrus trouvât les Perses mécontents de l'empire des Mèdes,
et les Mèdes amollis et efféminés par une longue paix. Thésée ne pouvait
démontrer sa valeur, s'il n'avait trouvé les Athéniens dispersés. Aussi
l'occasion a fait le bonheur de ces hommes, et leur valeur, excellente,
a permis à l'occasion d'accroître la noblesse de leur patrie et son
bonheur."
Interview
de Thierry Ménissier, professeur agrégé et docteur en études politiques.
Question
1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?
La
morale, le droit et la politique ; l’Etat et la société ;
l’histoire ; le devoir et le bonheur ; le mythe ; la
liberté.
Question
2 : Quel est le sens de la comparaison de l’homme politique avec
l’archer prudent ?
Cette
comparaison désigne le détour moral que doit faire l’homme politique
afin de réussir dans la mission historique qui lui est assignée :
sauver sa patrie du péril et lui donner les moyens de vivre libre. Elle
permet par conséquent de comprendre que la pensée de Machiavel n’est
pas ce à quoi on la réduit parfois, qu’elle n’est pas qu’un pur pragmatisme,
à savoir une pensée dont l’intérêt ne réside que dans des considérations
d’ordre utilitaire, qui dit comment prendre et conserver le pouvoir.
Certes, la dimension "tactique" est présente à l’esprit de l’auteur,
qui veut conseiller le duc d’Urbino à propos de la situation italienne.
Mais la politique telle que Machiavel la présente se développe dans
l’histoire mondiale, en regard de laquelle il s’agit d’énoncer les conditions
de la survie des nations (et non de fomenter des intrigues de palais !) ;
c’est pourquoi il faut la comprendre comme l’activité humaine la plus
grave, et c’est ici que la comparaison est importante. Celui qui a en
charge le destin de son peuple doit en effet viser au plus haut :
il lui faut être littéralement excellent (selon un code de valeurs que
le Prince énonce justement), et avoir à l’esprit les exemples
les plus magistraux, ceux des fondateurs légendaires d’empires (perse
pour Cyrus, athénien pour Thésée, romain pour Romulus) et de religions
(judéo-chrétienne pour Moïse).
Question
3 : Qu’est-ce que Machiavel entend exactement par "imitation" ?
Avec
la notion d’" imitation", Machiavel s’inscrit dans une tradition
de pensée en politique : cela évoque directement ce qu’ont entrepris
des auteurs comme Xénophon, Tite-Live ou Plutarque dans l’Antiquité,
et de nombreux humanistes contemporains de Machiavel. Liée initialement
à la rhétorique, cette notion a une portée morale considérable :
l’humanisme en particulier s’est défini par rapport à l’exercice d’" imitation
des Anciens", qui consiste à composer des oeuvres littéraires dignes
d’égaler par leur style les oeuvres morales et historiques du passé
gréco-latin ; mais comme ces oeuvres de référence véhiculaient
également un idéal de vie (les Grecs et les Romains ont développé des
morales qui conjuguent la recherche du bonheur et celle de la dignité
humaine), l’imitation du style impliquait l’imitation morale.
L’imitation
est ainsi le ressort d’une entreprise morale, laquelle consiste à transformer
son comportement en le confrontant à un modèle idéalisé. L’usage de
cette notion par Machiavel confirme qu’il se joue quelque chose d’important
dans la définition de la valeur (virtù) qu’il propose, car l’ambition
qui l’anime en composant le Prince est de fonder une nouvelle
morale politique.
Question
4 : Quel est le rapport établi ici par Machiavel entre la valeur
et l’occasion, la virtù et la fortune ?
Cet
extrait permet de comprendre que la virtù et la fortune ne sont
pas par principe des ennemies irréconciliables. Ici, Machiavel veut
donner au destinataire de son ouvrage, Laurent de Médicis duc d’Urbino,
l’idée que la valeur politique est une intelligence des situations historiques.
De la sorte, elle ne peut ni négliger les occasions favorables au projet
entrepris (maintenir et sauver l’Etat), ni agir à contre temps. Elle
doit donc permettre d’adapter l’action aux circonstances tout en modelant
celles ci aux fins poursuivies. Bref, elle a pour fonction de donner
une forme à la matière des événements ; c’est, selon Machiavel,
ce qu’ont remarquablement réussi les grands exemples qu’il donne. Les
pénibles épreuves que traversait leur peuple fut pour eux littéralement
une chance, celle de montrer leur valeur et d’orienter favorablement
le cours de l’histoire. Par là, Machiavel entend montrer au duc d’Urbino
que nulle situation n’est jamais désespérée pour l’homme valeureux.